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couverture du livre

Extension du domaine de la thermodynamique. Anatomie d’une controverse

Comment un ouvrage savant de 1979, La Nouvelle Alliance d’Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, portant principalement sur l’histoire et la philosophie d’une branche de la physique méconnue du grand public, la thermodynamique, a-t-il pu devenir un succès d’édition ?

Au-delà de la réponse à cette question de réception d’un ouvrage académique, Extension du domaine de la thermodynamique analyse les multiples controverses scientifiques et philosophiques suscitées par La Nouvelle Alliance.


Cette enquête permet d’éclairer plusieurs débats intellectuels qui se sont déployés dans le milieu académique des années 1980 et 1990, et d’aborder frontalement des questions philosophiques majeures comme le déterminisme, le réalisme scientifique, ou encore l’articulation entre sciences et philosophie.


Une plongée dans un best-seller d’histoire et de philosophie des sciences

Dans ce livre, Emanuel Bertrand, physicien devenu historien et philosophe des sciences, se penche sur l’histoire et la philosophie de la physique en partant d’un ouvrage de 1979 ayant eu un immense retentissement intellectuel.

Cet ouvrage du physicien et chimiste belge Ilya Prigogine (1917-2003), prix Nobel de chimie en 1977, et de la philosophe belge, alors doctorante, Isabelle Stengers (née en 1949), La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science, publié en 1979 aux éditions Gallimard, est en effet un authentique best-seller : son édition française compte plus de 70 000 ventes, et il a été traduit dans 18 langues. Sa traduction anglaise de 1984 a même été l’objet de plus de 13 000 citations à ce jour. Pourtant, il est principalement consacré à l’histoire et à la philosophie de la thermodynamique, une branche de la physique importante mais peu connue du grand public.

Qu’est-ce que la thermodynamique ?

Voici comment on peut la définir :

Apparue au XIXe siècle, dans le sillage de la première révolution industrielle, [la thermodynamique] est souvent considérée comme un domaine ésotérique, particulièrement exigeant, voire opaque, […] y compris pour un certain nombre de physiciens de métier. Il s’agit pourtant d’une sous-discipline de la physique au périmètre très étendu, dans la mesure où elle concerne potentiellement tous les systèmes matériels inertes composés d’un très grand nombre d’éléments – la plupart du temps des particules, des atomes, des molécules –, c’est-à-dire tous les systèmes inertes auxquels on peut attribuer une température et qui sont susceptibles d’échanger de l’énergie avec leur environnement.

À titre d’exemples, on ne peut guère prétendre, aujourd’hui, étudier scientifiquement les moteurs (machines à vapeur, moteurs à explosion, moteurs électriques, etc.), les changements d’état de la matière (la fusion de la glace, l’évaporation de l’eau ou de tout liquide, la solidification, la condensation, etc.), ou encore les phénomènes climatiques (les prédictions météorologiques à court terme, les transformations du climat à moyen ou long terme, etc.) sans recourir à la thermodynamique.

Pourquoi La Nouvelle Alliance ?

Comment un tel ouvrage, difficile d’accès, parfois même très technique, a-t-il pu attirer un aussi grand nombre de lecteurs et de commentateurs ?

Au-delà de l’histoire et de la vulgarisation de la thermodynamique, et de la réponse critique à l’interprétation philosophique de la biologie contemporaine proposée en 1970 par le prix Nobel de physiologie français Jacques Monod (1910-1976) dans son livre Le hasard et la nécessité, La Nouvelle Alliance est fondamentalement un essai philosophique sur la place de l’homme dans la nature.

Conformément à la symbolique biblique de son titre, le livre propose une grande fresque d’histoire de la physique et affiche une ambition explicitement refondatrice de la science, de portée révolutionnaire encore supérieure à celle généralement attribuée à la mécanique quantique.

Ilya Prigogine et Isabelle Stengers entendent faire jeu égal avec un illustre prédécesseur, Isaac Newton (1642-1727), en se référant à son image classique de fondateur d’une authentique révolution scientifique et de promoteur d’un renouvellement radical de la vision du monde des modernes.

L’alliance mentionnée dans le titre de leur ouvrage n’est donc pas qu’une alliance interdisciplinaire entre les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales : elle renvoie, à un niveau encore plus fondamental, à une alliance entre la nature et les hommes.

La fabrique d’un best-seller d’histoire et de philosophie des sciences

Dans le but de comprendre ce qui a pu, dans La Nouvelle Alliance, attirer, intriguer, subjuguer, faire débattre, indigner ou parfois même ulcérer, un aussi grand nombre de lecteurs de tous horizons, Emanuel Bertrand examine la genèse, le contenu scientifique et philosophique, et la réception de cet ouvrage.

Surtout, il s’efforce de répondre à la question suivante : pourquoi ce succès d’édition s’est-il accompagné à la fois d’une réception de tonalité très largement élogieuse dans la sphère intellectuelle et d’une série de débats intenses et de controverses vives et quasiment interminables, aussi bien concernant ses aspects scientifiques que philosophiques ?

L’auteur estime que les controverses scientifiques suscités par les travaux de physique de Prigogine et de ses collaborateurs, ainsi que par La Nouvelle Alliance, sont loin d’être closes, et [que] les débats philosophiques correspondants sont par nature interminables, tant ils touchent à des questions immémoriales et qui engagent souvent une vision globale du monde, qu’il s’agisse de la question du déterminisme, de l’irréversibilité, ou encore du réalisme.

Étendre le domaine de la thermodynamique jusqu’à celui de la philosophie ?

Emanuel Bertrand s’attache enfin à circonscrire et à analyser le phénomène, existant préalablement mais amplifié et promu par La Nouvelle Alliance et certains de ses lecteurs, d’extension du domaine de la thermodynamique à de très nombreux autres champs de la connaissance : la philosophie d’abord – la volonté de tirer des enseignements philosophiques des résultats de la thermodynamique étant au cœur de la démarche de Prigogine et Stengers –, mais aussi la chimie, la biologie, l’écologie, et même l’économie et les sciences sociales.

Ainsi, la plongée d’Emanuel Bertrand dans l’ouvrage de Prigogine et Stengers a pour objectif de clarifier les enjeux historiques et philosophiques de la thermodynamique, une branche de la physique vieille de bientôt deux siècles, mais toujours active, féconde, et surtout indispensable dans une multiplicité de champs de recherche, comme la climatologie, pour n’en citer qu’un.

Cette enquête sur La Nouvelle Alliance fait également entrer les lecteurs au cœur de la fabrique académique d’un best-seller scientifique et philosophique et les aidera certainement à mieux appréhender la place qu’occupent les controverses scientifiques et philosophiques dans notre monde intellectuel contemporain.

Conclusion

Au-delà de son point d’entrée par l’analyse de la genèse et de la réception d’un best-seller d’histoire et de philosophie des sciences de la fin des années 1970, l’ouvrage d’Emanuel Bertrand entreprend de faire comprendre au grand public cultivé, sans jamais entrer dans les détails techniques ésotériques, les enjeux philosophiques d’une branche exigeante de la physique contemporaine : la thermodynamique.

Le propos de ce livre intéressera, à n’en pas douter, aussi bien les lecteurs curieux de comprendre un domaine important de la physique contemporaine et ses enjeux philosophiques que les passionnés de philosophie désireux d’approfondir leurs réflexions sur des questions aussi essentielles que le déterminisme, le réalisme scientifique, ou l’articulation entre sciences et philosophie.