couverture du livre

Qu’est-ce que le pragmatisme ?



Pourquoi le pragmatisme a-t-il été si longtemps ignoré en France ? Se résume-t-il, comme on le lui a souvent reproché, à une pensée essentiellement américaine dévolue aux intérêts pratiques ?

Jean-Pierre Cometti déconstruit cette idée reçue par un travail minutieux qui, sans ignorer les débats qui ont alimenté le pragmatisme, éclaire les fondements d’une théorie exigeante et scrupuleuse.

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Thématique : Pragmatisme


Le pragmatisme a souffert d’une réputation controversée. Depuis l’invention du terme par l’Américain Charles Sanders Peirce à la fin du XIXe siècle, il fut tour à tour associé à l’empirisme, au positivisme voire à l’instrumentalisation capitaliste.

Pour lever le voile sur ces malentendus, Jean-Pierre Cometti revient sur les prémices et le devenir de ce courant hétéroclite, désormais au cœur des réflexions contemporaines. Une tâche qui n’est pas aisée tant le « mouvement » philosophique recouvre un large spectre théorique : Il n’existe pas un pragmatisme, avertit l’auteur. Mais peut-être cette diversité est-elle précisément sa force car que vaudrait une corde tissée d’un seul fil ? 1


L’enquête


La signification intellectuelle de toute pensée réside en dernière instance dans ses effets sur nos actions 2
La définition donnée par Pierce se rapporte plutôt à une méthode d’inspiration scientifique qu’à l’avènement d’une nouvelle doctrine. Le pragmatisme est, en effet, une philosophie de la recherche qui délaisse une vision statique de la raison pour privilégier les processus à l’œuvre dans la constitution de la connaissance. Refusant les systèmes, les vérités établies, les normes morales, elle appréhende la théorie à l’aune de ses effets pratiques.

L’expérience est donc au cœur de la pensée pragmatiste qui prend naissance dans le concept d’« enquête » (inquiry). Toute connaissance n'a qu'un statut « provisoirement définitif » qui requiert, à l’instar des découvertes scientifiques, d’admettre le faillibilisme.


Peut-on en conclure que la recherche serait motivée par un scepticisme radical au sens cartésien ? Dans la pensée de Pierce, le rôle joué par le doute est, au contraire, inhérent à un fond de croyances qui donnent lieu à des « habitudes d’action » : croire dessine les fondements de nos actes. Et l’enquête va précisément interroger la justification rationnelle de nos croyances pour « fixer » une opinion.

Cette « vérité provisoire » permet ainsi de sortir du malaise provoqué par le doute absolu pour atteindre l’état satisfaisant de la croyance. Non seulement, selon ce processus, toute connaissance repose sur une connaissance antérieure – la dynamique cognitive n’a pas de fin – mais les faits deviennent également indissociables des valeurs.


La vérité au cœur des débats


La vérité n’est ni une donnée ni une condition préalable de la connaissance, elle est toujours un résultat 3. Cette maxime, adoptée par les premières figures marquantes du pragmatisme, John Dewey et William James, à la suite de Peirce, n’est pas sans risque : Il peut paraître audacieux de subordonner la vérité à des processus en apparence aussi impondérables que ceux de l’enquête et, finalement, de l’opinion 4, note l’auteur.

Le pragmatisme épouse, en effet, une vision internaliste dans la mesure où il réfute l’idée selon laquelle il serait possible d’accéder à un point de vue extérieur au langage et aux croyances. Selon la thèse faillibiliste on ne peut, en effet, accorder à une « vérité provisoire » le bénéfice d’une réalité fondée sur une correspondance avec le monde. Sinon, le processus de la recherche serait stoppé net. C’est ce qui oppose le pragmatisme d’inspiration anti-représentationnaliste au cartésianisme.


Et c’est précisément cette fragilité du concept de vérité qui va occasionner des controverses au sein même du pragmatisme et révéler des prises de position divergentes, allant jusqu’à la sécession de Peirce qui préférera le terme « pragmaticisme », pour se démarquer de James.

William James et John Dewey défendent un antiréalisme fondamental. James souscrit à un pluralisme de la vérité qui participe à une interprétation « humaniste » et existentialiste du pragmatisme. Il assimile, ce faisant, le « vrai » à ce qui est avantageux pour notre pensée 5. La vérité est au service du vouloir et de l’action. Dewey théorise quant à lui la notion « d’assertabilité garantie », étroitement liée aux exigences de l’enquête : est vrai ce qui est validé par l’enquête, mais cette vérité dépend des méthodes de vérifications employées. À l’instar des vérités scientifique, une assertabilité garantie n’échappe pas à l'inévitable part de hasard, d'indétermination et de révisabilité qui s’attache à nos choix.

La position de Peirce est plus ambivalente. Il dissocie, en effet, le « vrai » de « ce que l’on tient pour vrai » à un moment donné. Il envisage ainsi une finalité à la recherche par la coïncidence entre le « vrai » et le « réel ». Cette tendance au réalisme peut sembler paradoxale. Néanmoins, l’achèvement de ladite recherche reste idéale : Il s’agit d’un principe moteur.


Mais le pragmatisme s’est-il pour autant émancipé de la notion de « vérité » ? Richard Rorty n’hésitera pas, en effet, à la considérer comme « inintéressante » pour la philosophie 6. Cometti ne manquera pas, cependant, de souligner l’ironie de la situation : Les philosophes pragmatistes n’ont paradoxalement pas cessé de nourrir le débat sur la vérité d’une passion qui a paradoxalement contribué à en assurer la pérennité 7.


Une philosophie engagée


Le pragmatisme n’en reste pas moins une théorie de l’action qui se méfie des courants « intellectualistes », indifférents aux effets des concepts qu’ils déploient : Pour le pragmatisme les intérêts de la philosophie ont toujours excédé les seules limites de la philosophie elle-même 8, souligne Cometti.

Les philosophes pragmatistes se sont, par conséquent, toujours opposés à la position « professionnelle » de la philosophie. A contrario, ils ont investi les domaines de la politique, de l’éthique, enfin de la culture, pour questionner la place qu’elle y occupe.


L’engagement de John Dewey dans l’éducation, pensée comme le fondement de la démocratie, en est un exemple significatif. Pour Dewey l’éthique se conçoit dans le monde 9, elle s’actualise dans chaque sphère de l’existence. Ce qui explique son intérêt pour l’esthétique, considérée comme le paradigme des expériences, thèse développée dans L’Art comme expérience. Un important chapitre lui est dévolu, éclairant la portée pédagogique de l’art, sa démocratisation par la défense des arts populaires, et surtout son impact sur le tissu social. L’art est solidaire de la démocratie, il n’est pas un domaine séparé mais témoigne des valeurs d’un peuple et participe activement à son devenir : toute expérience entre en communication avec ce dont elle se nourrit 10.

Et c’est précisément cette dimension relationnelle de l’expérience qui sert d’entrée à Cometti pour esquisser, au fil de son ouvrage, les connexions entre le pragmatisme et la sphère sociale.


Conclusion


Cometti a le mérite de réaliser un travail qui n’a pas ou peu été fait, le pragmatisme ayant longtemps été délaissé par la philosophie française. À l’heure où ce courant bénéficie néanmoins d’un regain d’intérêt dans l’Hexagone – notamment grâce à l’introduction de Richard Shusterman par Pierre Bourdieu – son livre propose ainsi une présentation claire et très complète à tous ceux qui voudraient en connaître la genèse et surtout comprendre son indéniable actualité.


Auteur de l'article :

Léa Casagrande est titulaire d'un master de philosophie et d'esthétique, et travaille dans le cadre de ses études de journalisme pour les Inrockuptibles et les Ecrans Terribles.


1 p.14
2 C. S. Peirce, « Pragmatism » in Collected Papers, 7.360-7.361, cité p.17
3 p.67
4 p.68
5 p.82
6 p.123
7 p.71
8 p.14
9 p.150
10 p.254