couverture du livre

La lumière du marxisme et l’ombre du Parti



Voici un témoignage précieux, de toute première main, sur la désillusion d’un penseur marxiste, qui, dans les années 50 à 70, va progressivement prendre de la distance avec le Parti.

Ainsi, c’est au sens strict qu’il faut prendre le beau titre de cet ouvrage : non point que « le Parti marxiste » ferait de l’ombre à « la lumière du marxisme » et gâcherait celle-ci, mais que strictement, « la lumière du marxisme » est et n’est rien d’autre que « l’ombre du Parti » 1

Ce livre est donc une autobiographie intellectuelle : on y découvre le parcours spirituel d’un militant qui doute et interroge, de manière critique, le sens de son engagement.

Auteur : Marx


Les erreurs philosophiques de Staline


Lorsque le PCUS, à l’occasion de son XXIIème congrès, critique les « erreurs philosophiques » de Staline, c’est un soudain revirement : pendant des décennies, comme on le sait, Staline avait été l’objet d’un culte de la personnalité.

Ainsi cette brochure, Staline. Essai Biographique qui le présente ainsi : Tout le monde connaît la force irrésistible, foudroyante, de la logique de Staline, la lucidité de cristal de son esprit, sa volonté d’acier, son attachement au parti, sa foi ardente dans le peuple et son amour pour lui. Tout le monde connaît sa modestie, sa simplicité, sa solitude envers les hommes, son implacabilité pour les ennemis du peuple. On sait qu’il ne souffre pas le tapage, les phraseurs et les bavards, les pleurnicheurs et les semeurs de panique 2.

Et de conclure : Staline, c’est le Lénine d’aujourd’hui, ou encore que le rêve le plus cher des jeunes gens et des jeunes filles du pays du socialisme, des pionniers et des pionnières, c’est d’être comme Lénine, comme Staline 3.


Pour B. Foutrier, ce revirement constitue une véritable onde de choc, un bouleversement profond. Il en prend toute la mesure, et en saisit la signification profonde. Il ne s’agit pas simplement de condamner les errances d’un homme individuel, chercher à identifier, de manière superficielle, ses « bons » et ses « mauvais côtés » : le marxisme lui-même était atteint. Celui-ci pouvait-il encore être considéré comme la boussole permettant à la classe ouvrière de se diriger à travers les tempêtes du siècle vers le socialisme 4 ? La boussole n’était-elle pas elle-même cassée ? Telle est l’interrogation qui amena l’auteur à une reconsidération philosophique du marxisme.


Une remontée à la source


Le point de départ était en effet le suivant : soit il y avait une insuffisance du principe même du marxisme, ce qu’à l’époque, B. Foutrier ne pouvait encore imaginer, soit une insuffisance de la conscience que l’on s’en faisait, une mauvaise compréhension de la pensée de Marx.

C’est donc dans cette direction qu’il fallait aller : relire les textes fondateurs, afin de retrouver la vérité authentique du marxisme. C’est ce que fit l’auteur, se lançant dans une étude approfondie des ouvrages de Marx, Engels, Plékhanov, Lénine, Staline, Mao Tsé Toung, Politzer…

Cette réflexion en profondeur lui permit de développer sa pensée propre, son « espace personnel » de réflexion à l’intérieur du Parti, prenant ainsi ses distances avec les travaux de deux autres philosophes français marxistes en vogue à cette époque : Althusser et Garaudy.


Matérialisme dialectique et historique


Le point de départ était le suivant : on présente communément le « matérialisme dialectique » comme le cœur même de la philosophie marxiste, parfois on parle aussi du « matérialisme historique ». Les deux questions « décisives », pour l’auteur, étaient donc les suivantes : celle de l’unité, des rapports entre le « matérialisme » et « la dialectique » dans le matérialisme dialectique », celle de l’unité, des rapports du « matérialisme dialectique » et du « matérialisme historique » dans « la philosophie marxiste » 5.

B. Foutrier découvre que le terme de « matérialisme dialectique » ne se trouve pas chez Marx, et n’apparaît chez Engels qu’en raison d’une erreur de traduction. C’est Joseph Dietzgen qui utilise le premier ce terme, repris et popularisé par Plékhanov, deux penseurs marxistes ultérieurs.

Les recherches qu’il effectue l’amènent à conclure que le « matérialisme dialectique » n’était pas la « philosophie marxiste » 6, et que c’est en réalité le « matérialisme historique », à savoir la fameuse thèse de la détermination de la conscience par l’être social et historique de l’homme 7 qui tient ce rôle, dont le matérialisme dialectique n’est qu’un dérivé.

C’est précisément cette erreur qui était pour lui à l’origine de la mauvaise compréhension du marxisme.


Conclusion


Ce n’est là que le point de départ d’une réflexion qui s’étala sur plusieurs années, d’une lente prise de distance avec le marxisme, relatée en détail dans cet ouvrage.

On trouve plusieurs textes, rédigés sur une période allant des années 67 à 73 : une « Introduction à une nouvelle lecture d’Engels. Contre Louis Althusser », une réflexion sur la Onzième thèse sur Feuerbach… 

Le ton se fait de plus en plus caustique, ainsi qu’en témoigne les titres : « La lumière, les ombres et le berceau… Ou « Prolégomènes à toute étude à venir sur le parti et la philosophie marxistes » ». Ou encore : « Du mystère de la transsubstantiation dans l’univers marxiste du phénomène communiste ».

Pour finir sur la dimension proprement totalitaire du communisme : « De « l’identité communiste » au 20 siècle : Phénomène démocratique, phénomène communiste, et phénomène totalitaire au 20ème siècle ».


Un ouvrage très intéressant, qui restitue, de façon fidèle, l’ambiance et la vie intellectuelle en France dans les années 60-70.



1 p.11
2 J. Staline. Essai biographique, Moscou, Editions en langues étrangères, 1945, p.70-71
3 Ibid., p.72
4 Maurice Thorez, Fils du peuple, Editions Sociales, 1960, p.346
5 p.21
6 p.25
7 p.24