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Couverture du livre Miettes philosophiques de Kierkegaard

Résumé des Miettes philosophiques (page 2)

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Si le maître prétend enseigner des vérités, les faire naître par lui-même dans l’esprit du disciple, il ment et perd par là son statut : Si [le maître] entend se donner avec son savoir d’une autre manière, alors il ne donne rien, mais vous dépouille, il n’est même pas votre ami, encore moins votre maître1. Le maître ne peut être qu’un accoucheur : Entre hommes, la maïeutique est tout ce qu’il est possible de faire, l’enfantement reste l’affaire de la divinité.

Cette modestie est tout à l’honneur de Socrate : voici l’esprit profond de la pensée socratique, cette noble, cette parfaite humanité qui fut la sienne. Une humilité qui contraste avec notre époque, où la moitié des gens se disent une autorité.


On arrive au point essentiel : la conception du temps sur laquelle repose cette doctrine. L’homme sait la vérité de toute éternité. Aussi le moment où il la découvre (c’est-à-dire se la remémore) est lui aussi inessentiel :

Le point de départ temporel est un néant ; car à l’instant même où je découvre avoir su la vérité de toute éternité, mais sans le savoir, du même coup cet instant s’enfouit dans l’éternel, absorbé par lui, de sorte que je ne pourrais même pas le trouver si je le cherchais, parce qu’il ne se localise point.

Aussi on peut dire que pour Socrate, un point de départ dans le temps n’est par là même qu’un accident, une chose sans portée, une occasion.


Résumons : on a ici un premier modèle, Socrate, dont la figure porte en elle une conception originale de la vérité, de l’éducation, de la relation de maître à disciple, du temps. C’est une conception grecque, antique qui nous a influencé à travers les siècles.

A présent, Kierkegaard va examiner un second modèle, le Christ. Comme on va le voir, cette figure vient bouleverser la conception grecque, en proposant une définition radicalement distincte de la vérité, du maître et du temps.


Quelle est donc la conception chrétienne de l’enseignement de la vérité ? C'est ce que nous allons maintenant examiner.

Jésus est lui aussi un maître, il vient enseigner la vérité :

Thomas lui dit : Seigneur, nous ne savons où tu vas ; comment pouvons-nous en savoir le chemin ? Jésus lui dit : Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi.

Il est entouré de disciples, les douze apôtres, qui sont eux-mêmes chargés de délivrer sa parole, transmettre la Bonne nouvelle : le fils de Dieu est mort et ressuscité. Cette vérité, chacun est tenu de l’accueillir, de se convertir en cette seconde naissance qu’est la foi.


Mais la figure du Christ repose sur une tout autre conception de ce qu’est la vérité, et de sa transmission, donc de ce qu’est un maître, et son disciple.

Ici, c’est le maître (Jésus) qui apporte la vérité, qui la révèle à celui qui l’ignorait : c’est un don de Dieu.

Ou plutôt, un double don : Dieu nous donne la vérité, mais aussi les clés pour la comprendre, ce que Kierkegaard appelle la « condition » :

Si maintenant le disciple doit recevoir la vérité, il faut alors que le maître la lui apporte ; davantage même il faut encore qu’il lui donne la condition pour la comprendre, car si le disciple constituait en lui-même cette condition, il n’aurait qu’à se souvenir.

La condition est donc ce qui nous rend capable de comprendre la vérité.

Or celui qui donne au disciple non seulement la vérité mais encore la condition n’est pas un maître mais un Dieu.


Si Dieu nous révèle la vérité, c’est donc qu’au contraire de la conception socratique, l’homme est naturellement dans l’erreur, ne possède en lui aucune sagesse innée qu’il pourrait retrouver par le souvenir. Il doit être défini comme hors de la vérité […] ou comme non-vérité.

La vérité n’est plus en nous, disciples, dès l’origine.


En s’appuyant sur cette simple analyse, Kierkegaard va alors retrouver, redécouvrir, les principaux concepts fondateurs du christianisme :

- le péché : Mais cet état d’être la non-vérité et de l’être par sa propre faute, quel nom lui donner ? Appelons-le péché.
- le sauveur : De quel nom appeler alors un pareil maître, qui lui rend la condition et avec elle la vérité ? Appelons-le un sauveur, car son disciple, il le sauve de la non-liberté.
- le rédempteur : Par la non-liberté, le disciple s’est rendu coupable de quelque chose donc le maitre est un rédempteur qui ôte la colère répandue sur la faute.
- la conversion : Quand le disciple est la non-vérité […] et qu’il reçoit maintenant la condition et la vérité, il […] devient un homme nouveau » : « appelons ce changement conversion, […] renaissance.
- le repentir, correspondant à la tristesse d’être resté longtemps dans l’état antérieur.


Comme on l’a vu, le maître n’est dans le modèle socratique qu’une simple occasion, n’a qu’une importance secondaire ; à l’inverse, ici un tel maître le disciple ne l’oubliera jamais ; car du même coup il retomberait à lui-même comme quelqu’un [de non-libre]. Ainsi, notre disciple ne pourra jamais faire oublier ce maître-là, ni le faire disparaître comme dans le socratisme.

Le disciple doit tout à son maître : le passage du non-être à l’être. Tandis qu’avec Socrate, le disciple est pour le maître l’occasion de se comprendre soi-même, et réciproquement, le maître est pour le disciple celui de se comprendre soi-même ; le maître ne laisse après lui pas de créance sur l’âme du disciple, pas plus que le disciple ne peut prétendre que le maître lui doive quelque chose.

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie