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Couverture du livre Miettes philosophiques de Kierkegaard

Résumé des Miettes philosophiques (page 4)

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Jésus-Christ incarne donc la possibilité même de l’amour divin : Voici donc le dieu sur la terre, égal au dernier des derniers par l’omnipuissance de son amour.

Mais rappelons que la forme de serviteur n’en était pas une d’emprunt, c’est pourquoi le dieu doit tout souffrir, tout subir, tout endurer, la faim au désert, la soif dans les supplices, l’abandon dans la mort.

Un nouveau problème apparaît : l’amour avons-nous vu, exige la compréhension réciproque des deux amants. Mais l’homme peut-il comprendre ce qu’est Dieu ? Se comprend-il déjà lui-même ? Voici une terrible difficulté, à laquelle Kierkegaard va consacrer le troisième chapitre, intitulé le « paradoxe absolu ».


Si l’on accorde que l’homme peut se comprendre lui-même (ce qui revient rien moins qu’à considérer comme résolu un problème auquel s’est attaché toute la philosophie grecque, celui du « connais-toi toi-même » socratique), reste la difficulté : qu’est-ce que Dieu ?

Sa transcendance dépasse l’intelligence humaine, lui échappe. Aussi l’appelle-t-il « l’Inconnu » :

Mais qu’est-ce donc cet Inconnu auquel se heurte l’intelligence dans sa passion paradoxale, et qui trouble même pour l’homme sa connaissance de soi ? C’est l’Inconnu. Mais du moins n’est-ce rien d’humain, car l’homme est en terrain connu, ni quelque autre chose connue des hommes. Appelons-donc cet Inconnu le dieu 1.


L’homme va chercher à comprendre Dieu, à connaître l’inconnaissable ; cela représente une sorte de paradoxe qu’il ne faut pas rejeter, mais accueillir en tant que tel, ainsi que le souligne Kierkegaard en cette magnifique formule :

Il ne faut pas penser du mal du paradoxe, cette passion de la pensée, et les penseurs qui en manquent sont comme des amants sans passion, c’est-à-dire de piètres partenaires.

Il est naturel que l’intelligence cherche à saisir ce qui lui échappe, puisque le paroxysme de toute passion est toujours de vouloir sa propre perte ; et c’est également la suprême passion de l’intelligence que de rechercher le choc qui mène à sa propre ruine.


Ce pourquoi c’est là le paradoxe suprême de la pensée que de vouloir découvrir quelque chose qu’elle-même ne peut penser.

Voici donc le paradoxe de la compréhension de Dieu par l’homme formulé : Si le dieu diffère absolument de l’homme, celui-ci diffère absolument du dieu, mais comment l’intelligence le concevrait-elle ? Nous touchons là semble-t-il un paradoxe ou comment [l’intelligence] comprendrait-elle le différent absolu ?.


Si Dieu diffère absolument de l’homme, on peut au moins savoir que Dieu n’est pas affecté par ce qui caractérise l’homme en propre : le péché : Mais cette différence absolue du dieu ne peut tenir alors à ce que l’homme doit au dieu […] mais à ce qu’il doit à lui-même ou à sa culpabilité même. En quoi consiste alors la différence sinon dans le péché, puisque la différence, l’absolue différence, c’est l’homme lui-même qui doit en être coupable.

Mais cette connaissance négative (de ce que Dieu n’est pas) ne fournit pas une idée de ce qu’il est. Surtout, elle renforce le paradoxe : comment l’égalité, nécessaire à l’amour homme-dieu, est-elle possible, malgré cette différence absolue qui les sépare ?


Le paradoxe résiste donc à l’intelligence. Deux possibilités s’ouvrent alors à nous.

Tout d’abord, on peut « durcir » cette opposition, refuser ce conflit tragique, et chercher à le résoudre, être scandalisé par cette limite à notre intelligence : Si le paradoxe et l’intelligence se heurtent […] le rapport sera malheureux, et cet amour malheureux de l’intelligence, nous pourrions le définir du terme plus précis de scandale. Or tout scandale dans son dernier fond est une souffrance […] et le scandalisé […] toujours un souffrant.

Mais on peut imaginer un autre rapport entre intelligence et paradoxe, une « rencontre heureuse » : l’intelligence peut accueillir le paradoxe sans chercher à le résoudre, accepter ses limites. C’est ce que l’on appelle « la foi » :

Comment le disciple arrive-t-il alors à s’aboucher avec ce paradoxe ? Car nous ne disons pas qu’il doive le comprendre, mais seulement se rendre compte qu’il est ici devant le paradoxe. Comment la chose arrive, nous l’avons déjà montré ; c’est par un heurt heureux de l’intelligence et du paradoxe dans l’instant, quand l’intelligence s’élimine elle-même et que le paradoxe s’abandonne, et le tiers en qui cela arrive […], c’est cette passion heureuse à laquelle nous donnerons maintenant un nom […] Nous l’appellerons la foi.


Un dernier lien reste à faire entre paradoxe et instant : A établir l’instant, on a le paradoxe ; car dans sa forme la plus abrégée le paradoxe peut s’appeler l’instant ; c’est l’instant qui fait du disciple la non-vérité ; l’homme qui se connaissait se perd en perplexité sur lui-même et […] prend conscience du péché, etc ; dès que nous posons l’instant, tout va tout seul.

Ce pourquoi le scandale en son essence est une fausse compréhension de l’instant puisqu’on se scandalise en somme du paradoxe, lequel à son tour est l’instant.


Scandale, paradoxe, instant, péché, foi définissent donc la conception chrétienne de la relation du maître au disciple, de Dieu à l’homme. Si on ne leur accorde pas de signification, on retombe dans la conception socratique, grecque, de l’enseignement de la vérité : L’instant est le paradoxe sans lequel, au lieu d’aller plus loin, on retourne à Socrate.

Ainsi il manquait à Socrate (et par-delà à la pensée grecque) la conscience du péché, qu’il était tout aussi incapable d’enseigner à autrui qu’aucun autre à lui-même, et que seul le dieu pouvait lui faire connaître, ce qui a amené à un tout autre modèle.


1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie