Couverture du livre Miettes philosophiques de Kierkegaard


Résumé de : Les Miettes philosophiques

Dans cet ouvrage, Kierkegaard oppose deux modèles d’enseignement de la vérité : Socrate et le Christ. Chacun d’eux apporte une solution différente à la question : qu’est-ce que la vérité ? Comment l’enseigner ? Il montre que ces deux théories reposent sur deux conceptions du temps radicalement opposées.

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Du même auteur : Ou bien... ou bien  Crainte et tremblement  Post-scriptum

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Miettes philosophiques
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En 1844, un an après la parution de Crainte et Tremblement, Kierkegaard publie un nouvel ouvrage : les Miettes philosophiques.

Le problème qu’il souhaite examiner dans cet ouvrage, et qui sous-tend tout son développement, est exposé dès la page de titre : Peut-on faire partir de l’histoire une certitude éternelle ? trouver à un pareil point de départ un intérêt autre qu’historique ? fonder sur un savoir historique une félicité éternelle ?1.


Que cela signifie-t-il ? La venue du Christ est un fait historique : Jésus est né, a réellement existé, puis est mort au terme d’une longue agonie. Le christianisme qui s’est développé à partir de cet événement fondateur, nous promet une vie après la mort et une béatitude éternelle, si nous nous en sommes montrés digne, et si Dieu veut bien nous faire la grâce de l’accorder.

Le problème est le suivant : il semble qu’on ne puisse pas déduire d’un fait historique, c’est-à-dire singulier et isolé dans le temps, une vérité éternelle, valant de tout temps. Il y a là une sorte de saut logique, que rien ne peut justifier. De la même manière qu’on ne peut déduire du fait que le soleil s’est levé hier (ce qui est un fait historique) l’assurance qu’il se lèvera jusqu’à la fin des temps (ce qui est une vérité éternelle), on ne peut s’appuyer sur la venue du Christ pour en conclure que nous gagnerons la vie éternelle après la mort.


C’est Lessing qui l’a éveillé à ce problème, ainsi qu’il le précisera plus tard dans le Post-scriptum aux Miettes Philosophiques : Lessing a dit que des vérités historiques fortuites ne pouvaient jamais devenir une preuve pour des vérités raisonnables éternelles, et que la transition, par laquelle on veut construire une béatitude éternelle sur une nouvelle historique, est un saut.

Ainsi, Lessing ne demande pas mieux que de croire comme tout le monde qu’un Alexandre a vécu, qu’il s’est soumis toute l’Asie, mais « qui voudrait risquer sur cette croyance quoi que ce soit d’importance grande et durable, dont la perte ne puisse être remplacée ? ».


On sait que ce qui est historique est contingent, aurait pu ne pas se produire. Comment fonder sur ce roc mouvant des vérités éternelles et nécessaires ? Il y a donc une sorte de fossé, et un saut que rien ne vient en apparence justifier, selon le vocabulaire propre à Lessing lui-même : cela, c’est le vilain large fossé que je ne puis franchir, quelque souvent et quelque sérieusement que j’aie tenté le saut.

On comprend donc mieux l’objectif que Kierkegaard se donne dans cet ouvrage : légitimer ce saut, montrer pourquoi on peut faire une telle déduction dans le cas du christianisme, vis-à-vis de la béatitude éternelle.

Cet ouvrage est assez difficile à lire ; le fait que cet arrière-plan ne soit pas indiqué ici explicitement, mais seulement précisé dans un livre ultérieur, ajoute à son obscurité.


Pour répondre à ce problème, Kierkegaard va commencer par s’en éloigner, en apparence.


Kierkegaard ressuscite une question antique, soulevée par Platon dans le Ménon : « la vérité peut-elle s’apprendre ? ». Comment peut-elle être découverte ? Peut-elle être enseignée par un maître à un disciple ? Si tel est le cas, qu’est-ce que la vérité, pour pouvoir être ainsi l’objet d’un enseignement ? Et qu’est-ce qu’un maître, et un disciple ?

Autant de questions soulevées donc dans l’ouvrage de Platon, et dont Kierkegaard rappelle ici les principales conclusions.


Tout part d’un paradoxe : il est également impossible à un homme de chercher ce qu’il sait, et de chercher ce qu’il ne sait pas. En effet, dans le premier cas c’est inutile, et dans le second, il ne sait même pas quoi chercher. On aboutit donc à cette conclusion : il n’est pas possible de découvrir ni d’enseigner la vérité.

Pour triompher de cette difficulté, Socrate propose cette solution : il amène un jeune esclave à découvrir une vérité mathématique (comment construire un carré dont l’aire serait deux fois celle d’un carré de côté 2), au grand étonnement de l’assemblée et de l’esclave lui-même. Guidé par ses conseils et questions, l’esclave trouve cette vérité : c’est ce qu’on appelle la maïeutique socratique, l’art d’accoucher les esprits d’une vérité qu’ils portent en eux-mêmes sans le savoir.

De cela, Socrate déduit que tout homme connait la vérité, la porte en lui-même, sans distinction de rang social, comme l’atteste l’exemple de l’esclave. Mais apprendre une vérité est impossible, en raison du paradoxe exposé ci-dessus. Il faut donc en déduire que l’homme connaît la vérité sans l’avoir apprise. Comment est-ce possible ?


Socrate propose la théorie de la réminiscence : l’homme se souvient de la vérité, qui a toujours été en lui, avant même sa naissance. L’âme préexistait en effet, avant son incarnation dans ce corps-ci, et à ce moment elle connaissait toutes les vérités. On peut retrouver celles-ci par le souvenir, la réminiscence, de cet état antérieur.

Voici comment Socrate lève donc la difficulté liée à l’enseignement de la vérité. Il en déduit une conception originale de la relation maître/disciple. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le maître ne révèle pas la vérité au disciple, ne la lui donne pas d’en haut, en une sorte de hiérarchie verticale.

Le maître ne fait qu’inciter le disciple à se souvenir, n’est que « l’occasion » du souvenir : Socrate avait assez de courage et de prudence non seulement pour se suffire à lui-même, mais pour n’être avec d’autres que l’occasion.


Le maître devient donc chose accidentelle, secondaire, inessentielle, dans la question de la vérité : la vérité où je repose était en moi, et c’est par moi qu’elle s’est produite, et même Socrate n’était pas plus capable de me la donner, qu’un cocher de traîner le fardeau de son cheval, quoique du fouet il l’y puisse aider.




1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie