statue d'une jeune fille triste


Le pessimisme


Hégésias, Schopenhauer, Cioran...

Retrouvez les principaux auteurs et ouvrages concernant cette notion, ainsi que les principales problématiques rencontrées.


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Index de l'article
L'optimiste et le pessimiste
Antiquité
Hégésias
Oedipe
Ulysse
Pline l'Ancien
Epoque moderne
Progrès ou décadence ?
Schopenhauer
Hartmann
Cioran
Conclusion

L'optimiste et le pessimiste


Optimisme et pessimisme sont des notions courantes de la vie quotidienne. Chacun connaît des individus censés incarner l’un ou l’autre de ces modes de pensée qui se réduisent en fait chez la plupart des sujets à des comportements étrangers à toute doctrine. Spontanément nous y voyons d’abord le reflet d’une personnalité que nous ne prenons pas vraiment au sérieux et que nous avons tendance à schématiser.

Ce serait deux formes contraires d’aveuglement, deux contrefaçons antithétiques de la réalité. L’optimiste s’obstinerait à ne voir ou à n’imaginer que l’aspect séduisant de celle-ci et à penser que l’avenir confirmera par bonheur le présent. Passé, présent et avenir souffrent de la même infamie incurable pour le pessimiste.


La perception change quand on se tourne vers les philosophes. L’optimisme peine à se constituer en philosophie. Il peut certes se réclamer de noms célèbres, peu nombreux, il est  vrai, le plus grand étant certainement Leibniz (1646-1716). Cependant nul ne nie l’existence du mal. Dans la Théodicée, Leibniz nous explique longuement l’évidente nécessité de l’optimisme. Dieu a créé le meilleur des mondes possibles. Si Dieu avait fait Caligula et Néron meilleurs, le monde eût été pire, bien qu’ils aient fait plus de mal qu’un tremblement de terre. Leibniz croit que l’homme est libre de faire le mal, bien qu’il soit entendu de toute éternité qu’il le fera. Malgré cette fatale nécessité, le mal lui est imputable, la perfection de Dieu rendant insensée toute accusation que l’homme serait tenté de formuler à son encontre. Sa perfection et le mal sont deux notions inconciliables mais si le mal est intégré dans l’économie du plan divin, il n’en existe pas moins.

Il en résulte que l’optimisme est toujours relatif chez le croyant qui ne peut nier le spectacle du monde ni l’imperfection définitive de l’homme. Il l’est également chez l’athée qui se console des malheurs présents avec la promesse d’un monde régénéré qu’il s’efforce de construire dans le meilleur des cas mais qui ne satisfera jamais ni sa raison ni son désir. L’optimisme condamne le croyant et le révolutionnaire à se projeter, l’un dans l’au-delà de la transcendance, l’autre  dans un au-delà de la condition humaine où le fantasme le dispute à la réalité, l’utopie terrestre se substituant à la transcendance divine.

Une différence irréductible de statut philosophique oppose donc l’optimisme et le pessimisme. Confronté au mal en l’homme, dans la nature et au long de l’Histoire, l’optimisme est nécessairement inachevé et démuni face à l’expérience qui s’obstine à le démentir. Nul besoin de philosopher vraiment pour le tourner en dérision. Dans Candide, Voltaire se moque impunément de Leibniz sans même prendre la peine d’essayer de comprendre son système.


Antiquité


Hégésias

Se nourrissant des déboires fatals de l’optimisme, le pessimisme tend au contraire, dès les premières manifestations attestées d’une doctrine, vers une radicalité dont il tire sa cohérence. Né vers 290 av. J.-C. Hégésias, que nous connaissons seulement par le Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, se vit interdire par Ptolémée II de diffuser une pensée qui poussait tant d’hommes au suicide. La vie était pour lui un piège, un enfermement auquel il était impossible d’échapper. Il ne doutait pas que dans notre existence le mal, la souffrance, la maladie l’emportent toujours sur le plaisir et le bonheur qu’il réduisait au rang d’illusions.

Ce bilan arithmétique, strictement matérialiste, mais qui affirme s’appuyer sur une expérience  vérifiable par tous les hommes, se retrouvera au XVIIIe siècle dans l’utilitarisme de Jeremy Bentham, qui ne se réclame cependant pas du pessimisme au nom de la nécessité de l’action.

Mais pour Hégésias, la condition humaine est une malédiction à laquelle nul n’échappe. La vie ne vaut pas la peine d’être vécue et l’abstinence poussée à son degré extrême nous en délivrera. Ptolémée n’a donc pas tort de penser qu’Hégésias fait l’apologie du suicide. Faisant pourtant l’économie du geste décisif, il est réputé s’être laissé mourir par abstinence de tous les biens indispensables à la vie. On lui prête un livre intitulé précisément L’Abstinent.


Oedipe

Oedipe avec le Sphynx
Oedipe tente de répondre au Sphynx

Les plus grandes œuvres de la littérature grecque sont habitées par des héros écrasés par l’adversité comme si l’injustice était la loi des dieux destinée à punir l’innocence. L’Œdipe roi de Sophocle vaut à lui seul un traité de philosophie du pessimisme qu’il suffirait d’écrire en tirant la leçon de la narration.

En toute bonne foi, Œdipe tue Laïos, son père, et épouse Jocaste, sa mère, dont il aura quatre enfants, ne pouvant reconnaître ni l’un ni l’autre, tous deux l’ayant abandonné à la naissance pour échapper à la prophétie de l’oracle de Delphes qui ne s’en  réalisera pas moins. Au comble du désespoir et de l’impuissance, dont le pessimiste sait par expérience qu’ils vont de pair, il se crève les yeux.

Œdipe n’a pourtant fait qu’accomplir la prédiction de l’oracle qui pèse sur lui avant même qu’il ait  vu le jour. Il a violé les lois les plus sacrées des dieux que la société a intériorisées et dont il ne doute pas lui-même qu’elles sont imprescriptibles. Avoir libéré les hommes du Sphinx ou Sphinge, monstre qui ravage la région et massacre les voyageurs incapables de résoudre l’énigme qu’il leur soumet, ne change rien à la malédiction qui l’accable et ne va faire que croître et embellir.


L’optimiste croit à la liberté de l’homme qu’il concilie à grand-peine quand il est croyant avec la toute-puissance et l’omniscience de Dieu, quand il est athée avec les lois éternelles de la nature. Le pessimisme s’inscrit dans un déterminisme sans faille que ne nie nullement Leibniz mais qu’il inscrit de manière rassurante en lui donnant une finalité dans le plan divin, auquel nous concourons tous sans le savoir. Nous observons cependant chez Sophocle - ce qui, il est vrai, n’est pas une règle générale – que ce déterminisme n’est pas impassible mais affecté d’une malignité certaine, tel une machine infernale, dira Cocteau, qu’en instrument de la nemesis, il s’acharne et se venge à la manière d’un humain. Œdipe est victime d’une fatalité qui dans un roman policier passerait pour une machination diabolique.

Cela éclaire, au-delà de la problématique proprement philosophique du pessimisme, un trait de la psychologie du pessimiste, de celui surtout qui ignore quelle est sa vraie nature. Le pessimiste, tant qu’il n’a pas problématisé ses certitudes, s’imagine volontiers victime d’une persécution, quelle que soit la banalité des maux qui l’affligent. L’illusion remplit sa fonction de disculpation. Il  arrive au pessimiste, quand il ne s’appuie pas sur une réflexion lucide, qui n’est pas nécessairement l’apanage du philosophe, de tendre vers des déviances pathologiques.

Rien de tel chez Sophocle. Œdipe fait l’expérience de la vanité de la connaissance. Après avoir résolu l’énigme du sphinx, il est livré à un sort plus funeste que celui réservé aux voyageurs que le monstre dévore sur-le-champ pour les punir de n’avoir su répondre au rébus  puéril qu’il leur a soumis. Le sort d’Œdipe peut susciter terreur et pitié dans un schéma conforme à la conception aristotélicienne de la tragédie, il peut tout aussi bien associer cécité et castration en accord avec la théorie freudienne. Mais il est caractéristique surtout que la connaissance est vaine et engendre même le châtiment. Elle s’attaque à des tabous éternellement hors de portée de l’homme. Œdipe qui déchiffrait le monde mais ignorait qui il était ne verra plus de ses yeux crevés la lumière du jour. Il n’aura plus la vaine tentation de savoir. Par son sacrifice, Œdipe se punit de ses crimes, si innocents qu’ils soient, mais signe surtout sa défaite.


Ulysse

Le monde grec nous offre aussi la figure héroïque d’Ulysse, que ballotent les dieux et les océans. Après vingt ans d’errance, le seul être vivant capable de le reconnaître est son chien Argos. Pénélope ne le peut mais n’en deviendra pas moins une icône de l’amour conjugal. Argos arrache à Ulysse ses premières larmes.

Ulysse, figure intrépide de la lutte contre l’adversité, toujours vainqueur, l’espace d’un instant, mais perpétuellement malmené, est un héros de la déréliction, de la grandeur punie par des forces aveugles mais s’acharnant méthodiquement sur qui veut s’affirmer. Les dieux et l’univers ne reconnaissent que l’homme soumis. Sophocle et Homère n’ont pas choisi par doctrine de peindre des héros susceptibles d’engendrer le pessimisme. Œdipe et Ulysse l’illustrent seulement par l’histoire de leur vie au long cours. Ils sont des révélateurs exemplaires. Sophocle l’entend ainsi : Ayant ton sort pour exemple, ta destinée, ta triste destinée, ô Œdipe, je ne puis plus trouver homme heureux en ce monde.


Pline l'Ancien

Rome ne nous présente pas une image aussi tragiquement grandiose des malheurs de la destinée. Mais dans le Livre VII de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (dont le neveu Pline le Jeune est résolument optimiste !) elle n’en est pas moins accablante.

Avec la précision et la rigueur du naturaliste (tout en étant très dépendant de la science de son temps et des superstitions de ses contemporains), Pline nous présente un tableau se voulant exhaustif des maux physiques et moraux qui accablent l’homme. Mieux vaudrait être un animal que d’être né homme. Le bonheur est inconstant, c’est le seul caractère qu’on puisse lui reconnaître dans la durée. Or un bonheur fragile n’est pas un vrai bonheur, Freud le dira aussi. Il ne  nous reste qu’à espérer que notre vie sera brève, c’est le seul cadeau que la vie ait fait à l’homme.

Ce sont des thèmes que les philosophes vont ressasser jusqu’à Cioran. Cependant ce pessimisme antique, si oppressant qu’il soit, ne s’acharne pas à décréter que l’homme est mauvais. Il tire même son effet tragique de la persécution implacable infligée à l’innocent ou au héros indomptable.


statue d'une jeune fille triste
Statue d'une jeune fille en pleurs

Au fur et à mesure de son évolution, l’image de l’homme se fera de plus en plus noire chez les auteurs pessimistes et souvent même chez nombre de leurs contemporains qui voudraient pourtant conserver quelque espoir. Le phénomène est constant depuis le XIXe siècle.


Epoque moderne


Progrès ou décadence ?

Ce n’est pas que le pessimisme minimise les conquêtes de la science ou les prouesses de la technique et de la technologie. Il s’amuse même de leur vanité et de leur futilité. Dans Malaise dans la civilisation, Freud se demandait déjà si le téléphone ne présentait pas plus d’inconvénients que d’avantages pour le confort de l’existence. Mais l’objection principale porte à la fois sur l’avenir de l’espèce et sur le destin de chacun de nous. La science et la technique n’ont pas rendu l’homme meilleur ni plus heureux. Or tout homme aspire au bonheur, en cela les auteurs pessimistes n’innovent guère. Les valeurs de la civilisation ne sont pour eux que des objectifs matériels porteurs d’aliénation, ce jugement n’impliquant pas un engagement politique. Le paradoxe du pessimiste est de ne reconnaître que les valeurs morales tout en s’interdisant de les définir pour penser une morale contraignante.

N’adhérant pas aux « valeurs » de la civilisation, qui n’ont que trop tendance à être aussi changeantes que l’humeur du temps, le pessimiste, sans être forcément misanthrope car il ne méprise pas uniformément les hommes, prend nécessairement vis-à-vis des modes et engouements de ses contemporains un recul qui peut le conduire à ne délibérer qu’avec soi-même. Il peut donc lui arriver d’être accusé de sombrer dans un solipsisme prétentieux. Inversement, s’il est un auteur qui explique sa doctrine en d’épais volumes, on lui reprochera de trahir son système en voulant convertir des lecteurs auxquels sa pensée ne sera d’aucun secours pratique. Schopenhauer, Eduard von Hartmann, Cioran, entre autres, ont fait l’expérience de ce reproche un peu facile.

Le pessimisme naît de la rencontre d’un homme, d’une personnalité qui s’y accorde et d’une situation historique donnée. Byron, Musset, Heinrich Heine ont pleuré la chute de Napoléon et le retour triomphal des anciennes dynasties. Musset a perçu la conjonction de l’Histoire et d’un caractère en intitulant précisément un livre où il vitupère le retour de l’ordre ancien La Confession d’un enfant du siècle. Leopardi qui, lui, a voué une véritable haine à Napoléon, n’est nullement comblé par sa disparition mais constate au contraire l’absence de toute espérance en déplorant que l’Italie ait perdu le sens de la grandeur dont Rome fut autrefois le symbole.

Tous ces auteurs et l’on pourrait multiplier les exemples sont fascinés par le prestige d’une Histoire qu’ils opposent à la médiocrité de leur époque. Ce n’est pas que le pessimisme soit par essence nostalgique, l’âge d’or n’étant qu’un mythe qui ne suscite pas sa ferveur, mais il perçoit dans l’Histoire un déclin constant, éventuellement entrecoupé de rares et brèves fulgurances inévitablement condamnées à l’échec. Sa nostalgie ne valorise le passé que par exécration du présent.


Schopenhauer

Portrait de Schopenhauer
Portrait de Schopenhauer

S’il fallait citer un auteur qui subsume le pessimisme et a marqué son histoire, ce serait Schopenhauer (1788-1860) dont Le Monde comme volonté et comme représentation (1818) pose une véritable doctrine philosophique qui ne se réduit pas à un état d’âme ou à une humeur mélancolique.

Le concept fondateur en est le vouloir qui se manifeste dans tous les phénomènes de la nature. Comme dans la théologie apophatique de la mystique dominicaine, Dieu  se définit par la négation, toute définition étant une limite incompatible avec l’idée de Dieu, on définit mieux le vouloir par privation, en retranchant ce qu’il n’est pas.

Il ne poursuit aucun but, on ne peut lui assigner aucune limite. Il est commun à l’homme et à l’animal et n’a donc rien de spécifique, mais la force aveugle qui l’anime est présente aussi dans le règne végétal. Sous sa forme la plus élémentaire on le retrouve même dans la pesanteur. Thomas Bernhard, qui ne fait pas mystère de sa dette envers Schopenhauer, perçoit sur la face des montagnes la crispation torturée du bouleversement géologique qui a présidé à leur apparition.

Dans son souci de tout expliquer par un principe commun, Schopenhauer manifeste l’obsession de parvenir à une philosophie totale qui couvrira tous les champs de la philosophie. Il construit un système comme tant d’autres avant lui, notamment au Moyen Âge, et comme ses contemporains Schelling et Hegel.


Le vouloir est une force qui veut, rien de plus. Il est l’essence de chaque chose. Il est l’être. Il n’a pas de sens. Si l’on voulait traduire le titre du grand livre de Schopenhauer en termes kantiens, on pourrait dire qu’il est la chose en soi et que le monde, les phénomènes, sont sa représentation. Aveugle, sans dessein et sans volonté dans l’acception humaine de la notion, il est privé de conscience. Mais il y accède chez  l’homme chez lequel surgit la volonté. Celle-ci rencontre incessamment des obstacles dont elle triomphe à grand-peine dans le meilleur des cas. L’homme éprouve alors un sentiment de plaisir ou de bonheur. Mais le bonheur est toujours de courte durée car l’homme est incapable de s’en satisfaire pleinement, Schopenhauer n’accusant pas le destin et encore moins les dieux de cette impuissance constitutive de sa nature. Dans sa quête toujours insatisfaite, l’homme ne peut échapper à la souffrance qui est la loi de toute existence.

Physique, morale ou affective, la souffrance pouvant aisément combiner les trois formes, elle l’accompagne dès les premiers cris du nouveau-né. À proprement parler, l’homme ne vit pas car sa vie n’est rien d’autre qu’une marche douloureuse vers la mort inéluctable qui nous guette à chaque instant. Le pessimisme, celui de Schopenhauer en premier lieu, est une philosophie du malheur dont le philosophe parlerait moins s’il ne refusait pas de l’accepter, ce qui lui donne sa dimension tragique.

La parenté du vouloir chez Schopenhauer avec le vouloir-vivre de Darwin est patente, sans qu’il y ait identité. Nous sommes toujours en concurrence sinon en conflit avec l’autre, bien que notre existence soit rarement en jeu dans cet affrontement qui annonce chez Darwin la lutte pour la vie ou la survie dans le règne animal.

Or nous rencontrons toujours les autres, nous les recherchons même pour nous distraire du malheur de notre existence livrée à elle-même. Cette cohabitation avec nos semblables n’est cependant rien d’autre qu’une fuite de la solitude qui peine à dissimuler son inspiration égoïste. On songe au divertissement pascalien. Mais la quête de Dieu est chez Pascal une alternative que ne propose pas Schopenhauer. L’espérance chrétienne disparue, il ne reste que les murs de la prison du moi.

Revenu à la solitude, l’homme sombre dans l’ennui dont le poids chez Schopenhauer est écrasant. On n’échappe pas au malheur de la condition humaine. L’homme recherche la société pour fuir l’ennui qui se saisit à nouveau de lui quand vient la déception. Schopenhauer ne prétend cependant pas qu’il s’agit d’un sort commun à tous les hommes et vécu sur un mode unique. Le besoin, voire la famine sont le malheur du pauvre, l’ennui accable les classes supérieures, on serait tenté de préciser celles qui ont le loisir de penser à elles-mêmes. La thèse de Schopenhauer vaut prédiction pour les poètes et les romanciers. Les exemples abondent, en France et à l’étranger, E.A. Poe, Baudelaire, Mallarmé, Leconte de Lisle, Huysmans, Barbey  d’Aurevilly, Strindberg. Il accompagne la déchéance d’Emma Bovary. Il jette une lueur sinistre et cruelle sur la face du dandy.


Rien ne serait plus logique que de recourir au suicide pour se libérer du malheur d’être né. Schopenhauer le rejette catégoriquement. Le suicidé ne rejette pas la vie, il aimerait bien continuer à vivre si sa vie était autre. Il met seulement fin à la vie qui est la sienne. Le raisonnement est loin d’être convaincant puisque nous avons appris en lisant Schopenhauer que toute vie est souffrance. Schopenhauer aurait-il raison que cela ne constituerait en rien une objection au geste de celui qui adhère à ses thèses. Son explication est une échappatoire. En condamnant le suicide, Schopenhauer avoue à son corps défendant qu’il tient encore à la vie, que le vouloir-vivre l’emporte sur la doctrine.

La mort est l’horizon permanent et la barrière infranchissable du pessimiste. À Midas qui l’interrogeait sur sa sagesse, le Silène répondit que l’homme devait regretter d’être né et souhaiter que cela se termine au plus vite. Le pessimisme n’a pas renié cette vision radicale que nous  retrouvons au long des siècles jusqu’à aujourd’hui. Plus que tout autre homme – même si l’optimiste lui-même n’ignore pas cette inquiétude -, le pessimiste délibère avec la mort, son ennemi de toujours qui prive sa vie de tout sens pour peu qu’il y pense. L’homme qui se suicide ne tue pas la vie, il tue la mort. Il refuse de lui laisser le dernier mot.

Schopenhauer s’est réclamé toutefois de la doctrine de la métempsycose, de la sagesse hindoue et des Védas, qui permettrait au juste, au terme de multiples renaissances, de parvenir enfin au nirvana, à la délivrance tant désirée des maux que nous connaissons, la naissance avec son cortège de souffrances, la maladie, la vieillesse, la mort  et les tourments de l’esprit qui les accompagnent. Ce nirvana n’offre chez Schopenhauer, sera-t-on tenté d’objecter, rien de positif. Il est une pure négation de tous nos malheurs et faiblesses, celle du vouloir-vivre qui les contient tous, y compris la conscience. L’artiste et le génie parviennent dans des moments d’élection à s’affranchir des maux inhérents à la condition humaine, la contemplation désintéressée nous libère du désir. Cela n’est pas donné à tous. Mais fatalement, la délivrance est éphémère et suivie d’une rechute d’autant plus douloureuse. Le philosophe n’y échappe pas plus que le chrétien n’a la constance de ne pas retomber dans le péché. Le malheur est universel. C’est bien la seule égalité que Schopenhauer reconnaisse à tous les hommes.


Il reste la morale, fortement imprégnée de métaphysique, de plus en plus au fur et à mesure des nombreuses éditions du Monde comme volonté et comme représentation. Le principe d’individuation fait de nous des êtres égoïstes, dupes de l’illusion, du voile de Maya.  Il faut que chacun apprenne à considérer les souffrances de l’autre comme étant les siennes. Nous sommes les premières victimes de notre égoïsme qui est donc non seulement une faute morale mais aussi une folie. Et Schopenhauer de citer une formule des Védas, tat twam asi, tu es cela, tu es cet autre. Concrètement, c’est un appel à la compassion qui rapproche Schopenhauer du christianisme qu’il admire sous ses formes les plus extrêmes, les plus ascétiques, dont le philosophe est capable de concevoir et admirer la grandeur, tout en sachant qu’elle demeurera hors de sa portée. Il est donc une impuissance que le génie partage avec le commun des mortels. Le philosophe n’atteint pas à la majesté du saint.

Schopenhauer ne doute pas de la loi d’airain du déterminisme. Mais il ne nie pas que l’homme a conscience d’être libre. Cette conscience est une illusion. Si la pierre avait une conscience, elle s’imaginerait être libre quand on la lance dans les airs, l’idée étant reprise de Spinoza. S’il accorde un peu mystérieusement à l’homme la liberté en tant qu’essence, en tant que vouloir ignorant de ses fins, il lui refuse le libre arbitre, dont l’homme est censé être le seul dépositaire dans la prise de décision et dont Schopenhauer fait une survivance quasi superstitieuse que les spiritualités authentiques et tout particulièrement l’ascétisme des mystiques chrétiens seraient parvenus  à surmonter.

Ce n’est pas un obstacle secondaire. Il est paradoxal d’accorder la liberté au vouloir aveugle pour la seule raison qu’il n’est soumis à aucune causalité étrangère. Or la morale de Schopenhauer, qui se greffe sur une métaphysique, demande précisément à l’homme de se délivrer de sa tyrannie. Cependant l’altruisme de cette morale, qui s’adresse apparemment à tous les hommes, pourrait exister sans cette métaphysique seulement accessible aux penseurs et philosophes. Schopenhauer en convient implicitement dans son exaltation du saint dont il ne fait pas un docteur en théologie. Et l’on se demandera aussi si un philosophe vigoureusement misanthrope peut se réclamer d’une morale altruiste au point de ne plus faire de distinction entre le moi et l’autre.


Hartmann

Eduard von Hartmann (1842-1906) est le philosophe pessimiste le plus connu de la génération qui lui succède. Il a toujours refusé d’être considéré comme son disciple en dépit des convergences entre leurs doctrines. Son œuvre la plus connue est sa Métaphysique de l’Inconscient (1868) qui connut de très nombreuses éditions.

Le pessimisme de Hartmann, comme celui de Schopenhauer, est marqué par la conviction profonde, qu’il partage avec l’hédonisme pour aboutir à des conclusions radicalement opposées, que l’homme aspire au bonheur et même que tout ce qui vit tend au bonheur. Mais toutes les créatures sont soumises à la souffrance à laquelle il est vain de vouloir échapper, à l’instar de Schopenhauer, en imaginant des ruses empruntées à l’ascétisme des grandes religions.

L’Inconscient, notion dont remarquera qu’elle n’est pas née avec Freud – on la trouve déjà chez Schelling - est la clef du système de Hartmann. On ne cherchera pas à le débusquer dans les régions inférieures de la psyché. Son autonomie et sa toute-puissance suggèrent une comparaison avec le vouloir schopenhauerien dont il n’est pas sûr que Hartmann soit parvenu à se délivrer. Hartmann marque son originalité en lui prêtant les attributs que l’on accorde au Dieu du théisme, ce qu’il reconnaît en toute clarté. Ses principales propriétés apparaissent cependant comme la négation de toutes les impuissances qui sont le lot de l’homme. L’Inconscient ignore la fatigue, la maladie, l’hésitation, le doute, les affres de la sensibilité et en lui la volonté et l’idée ne font qu’un. À l’image du Dieu de Feuerbach, pure création de l’homme aliéné, l’Inconscient est investi de toutes les nostalgies de l’homme. Il est la négation de ses infirmités.

Cela lui confère une perfection qui fait de lui le meilleur des mondes possibles. Mais ce serait jouer sur les mots que de le confondre avec celui de Leibniz. En effet, pour ce dernier, si ce monde n’était pas le meilleur, ne serait-ce que d’un iota, il ne pourrait exister. Il n’en reste pas moins intrinsèquement mauvais. Schopenhauer pense au contraire que ce monde est absolument le pire des mondes possibles puisque sinon il ne pourrait exister. L’opposition est purement formelle. C’est presque un jeu de mots. Le meilleur des mondes possibles pour l’un est l’équivalent du pire des mondes pour l’autre. Les auteurs pessimistes aiment bien renchérir les uns sur les autres alors que l’inspiration de leurs doctrines les oblige à s’accorder sur l’essentiel. Or si ce monde ne produit que malheur et souffrance, il est celui du vouloir étranger à l’Inconscient paré de toutes les sagesses, l’un et l’autre ne pouvant s’accorder. L’Inconscient n’est qu’un Dieu impuissant.

C’est si vrai que Hartmann a imaginé une solution radicale pour se délivrer de notre existence. Un jour viendra où l’humanité en la personne de ses génies et de ses sages décidera de mettre fin à son calvaire. Grâce au progrès de la science et de la technique ses représentants les plus éclairés décideront collectivement de mettre fin à une existence absurde. Hartmann anticipe l’Internet. Son pessimisme culmine dans un nihilisme intégral au point de rêver de l’anéantissement du cosmos et de la matière. Le temps est venu, le temps n’est plus, conformément à la prophétie de l’Apocalypse de Jean 10,6,  Au terme d’une rationalisation absolue, le projet devient fou. Mais il révèle aussi que l’élitisme est un trait commun à la plupart des doctrines pessimistes. Faute de savoir, le commun des mortels n’aura pas accès à la libération mortifère. Le pessimiste a rarement la passion de la démocratie.


Cioran

Photographie de Cioran
Portrait de Cioran

Cioran (1911-1995) ne l’a pas, ce qui fut reproché à celui qui avait eu en Roumanie, où il est né, des sympathies pour la Garde de fer et fut toujours suspecté d’antisémitisme. Par ses fureurs et anathèmes, il fait penser à Céline, son exact contemporain.

Cioran a vingt-deux ans quand il écrit Sur les cimes du désespoir. Il en a quarante de plus quand il publie De l’Inconvénient d’être né. Entretemps il n’a guère  changé d’avis. Le Précis de décomposition (1949) l’atteste comme  de très nombreux écrits qui se succédèrent à un rythme soutenu jusqu’à sa mort quand la maladie d’Alzheimer fit le vide dans son cerveau, le délivrant enfin du supplice de voir le monde tel qu’il est.

Cioran s’en prend à tous les idéaux dont il fait de purs fléaux, la religion, la nation, l’esprit, l’humanisme, le culte du martyre, l’amour (mais il a aimé Simone Boué, nous dit-il) etc. Les idéaux sont des produits du fanatisme. Penser n’en est pas un mais il n’est rien qui puisse  rendre l’homme aussi malheureux. La logique prépare à l’épilepsie. Il n’y a rien à attendre du monde. Il est donc absurde de vouloir le changer. Cela vaut pour toutes les activités. Quand il réfléchit à la condition humaine, c’est-à-dire quand il parle de soi, Cioran regrette de n’être pas une pierre ou un morceau de bois. « L’inconvénient » d’être né fait figure de litote.

Cioran a médité toute sa vie la mort et le suicide. Camus aussi, autre contemporain, autre scrutateur de l’absurde, mais Cioran n’imagine pas « Sisyphe heureux ». Le suicide permet de se ressaisir de la vie en offrant la possibilité de la quitter à tout instant. La possibilité du suicide, à tout instant, sans attendre que la mort choisisse à notre place, est la marque de notre liberté, la seule sans doute puisque Cioran n’en donne pas d’autre exemple. Paradoxalement, la possibilité du suicide aide à vivre. Cela confère un étrange statut à la liberté, qu’il aurait passionnément aimée, mais qui se trouve réduite à l’exécution d’un seul geste, fût-il décisif. Cioran a fait l’éloge du suicide tout en se défendant de l’encourager par la parole. Mais il s’écrie : J’exècre cette vie que j’idolâtre. La mort le dégoûte encore plus que la vie. Il attend demain pour vivre, c’est-à-dire mourir par ou pour le suicide, en accord avec la doctrine qu’il professe. On se demandera pourtant si le suicide par procrastination peut tenir lieu de doctrine. La véhémence d’une déclamation inspirée reste stérile : Qu’à jamais soit maudite l’étoile sous laquelle je suis né, qu’aucun ciel ne veuille la protéger, qu’elle s’effrite dans l’espace comme une poussière sans honneur !.

Ce disciple avoué de Schopenhauer, honnêteté qui n’est pas le propre de tous ceux qui se sont inspirés de l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation, ne doute pas de la puissance du vouloir-vivre face à l’intelligence. Mais l’imprécation ne peut tenir lieu de doctrine. Parvenu à son extrême pointe le pessimisme de Cioran se délite en s’exténuant dans la fulmination. Dans le Précis de décomposition Cioran annonce la mort de la philosophie : Nous sommes venus avec notre propre mort devant les portes de la philosophie […]. Aux paragraphes se substituent des cris. En marge de la philosophie, comme le concède ou plutôt le revendique Cioran  lui-même, il est hors du champ d’une philosophie pessimiste dont ne peut tenir lieu l’affirmation paroxystique d’émotions inconciliables et seraient-elles intensément vécues.


Conclusion


En disant ce qu’il n’est pas, le pessimisme nous aide à se définir. Il ne croit pas au progrès dans lequel il ne perçoit qu’un déni de la réalité historique. Il faudrait ignorer totalement l’Histoire depuis le XIXe siècle pour croire en un progrès moral. Dans l’optimisme, le pessimiste repère la foi du béotien. Rien ne prouve, pense-t-il, qu’une loi votée en 2017 est nécessairement meilleure qu’une loi votée cinquante ans plus tôt, contrairement à ce que postulent les hommes politiques et ceux qui les écoutent. S’il en était ainsi, pense le pessimiste, rarement démenti par l’événement, le monde serait meilleur qu’il ne l’est.

L’optimiste croit que « le monde bouge » et de surcroît dans la bonne direction. Il a des problèmes de mémoire, ceci expliquant cela. Il est la cible rêvée du « marketing », l’usage d’un mot anglais le comblant de bonheur en  attestant qu’il « vit avec son temps ». Un petit appareil que sa main serre pieusement contre son cœur lui permet d’enregistrer tout ce qu’il voit et effacera l’instant d’après. L’optimiste croit au progrès inéluctable de la civilisation, à peine gêné par le fait que personne ne l’entende de la même manière. Face à la barbarie, il se convainc sans peine qu’elle est appelée à disparaître dans des délais raisonnables en oubliant qu’elle est aussi vieille que l’histoire de l’homme.

L’optimiste ne connaît pas le monde et s’en trouve bien, le penseur pessimiste souffre d’une impuissance existentielle. Il est incapable de vivre en accord avec sa doctrine et il n’apparaît pas qu’il s’efforce d’y parvenir. La métaphysique de Schopenhauer enseigne que je suis l’autre, règle d’or de la morale, mais sa compassion théoriquement illimitée ignore les manifestations concrètes. Schopenhauer est incapable de s’intéresser à ses semblables hors de sa bibliothèque. C’est au point qu’il célèbre Luther pour sa doctrine de la justification par la foi et sa dénonciation concomitante des œuvres. En 1848, il est prêt à faire le coup de feu contre les révolutionnaires. Flaubert dans L’Education sentimentale préfère laisser son lecteur libre de trancher. Eduard von Hartmann, au risque de prolonger la toute-puissance du vouloir-vivre, s’est marié deux fois et a eu six enfants. Politiquement, il se comporte comme tout nationaliste allemand et exulte à l’annonce de la victoire de Sedan, l’avènement de l’Empire suscitant chez lui le même enthousiasme. Dans l’Antiquité, autant que l’on sache, Hégésias et ses disciples ont mieux respecté leur philosophie.

Le philosophe pessimiste a l’esprit critique et lucide, qui fait tant défaut à notre époque, que nous avons qualifiée d’âge du hochet dans Du pessimisme, mais il a la faiblesse de ne pouvoir incarner sa doctrine. Il est vrai que sa noire conception de l’homme ne l’incite pas à se poser en héros. Tout est joué, tout est perdu. Le pessimiste ne craint pas le risque mais il n’a que trop conscience de la vanité des projets au long cours.


Un bref retour en arrière peut nous aider à préciser l’avenir du pessimisme et le nôtre peut-être. Dans Malaise dans la Civilisation (1929) Freud, objectivement pessimiste puisqu’il ne croit pas que l’Eros puisse triompher de la pulsion de destruction ou de mort, n’en écrit pas moins : Il ne parait pas qu’on puisse amener l’homme par quelque moyen que ce soit à troquer sa nature contre celle d’un termite ; il sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuelle contre la volonté de la masse. Termite ou zombi, c’est tout un. Vingt ans plus tard Orwell, fort des leçons de l’histoire récente, imagine exactement le contraire dans 1984 qui confirme ce qu’il laissait pressentir en 1945 dans La Ferme des animaux. Depuis la technologie a fait d’immenses progrès. Les usines à termites prolifèrent. Les masses en raffolent. Qui dira le bonheur d’avoir une cafetière connectée ! Le pire serait-il donc toujours sûr ?



Auteur de l'article :

Jean-Marie Paul a enseigné la littérature allemande et l’histoire des idées aux universités de Dijon, Nancy II et Angers.

Principales publications :

Du Pessimisme, Paris, Les Belles Lettres (Col. encre marine), 2013
Eduard von Hartmann, L’Autodestruction du christianisme et la religion de l’avenir (introduction, traduction, notes), Presses universitaires de Nancy, 1988
Dieu est mort en Allemagne. Des Lumières à Nietzsche, Paris, Payot, 1994
L’Homme face à Dieu. Mystique Réforme Piétisme, Arras, Artois Presses Université, 2004
Le Peuple. Mythe et réalité, Presses universitaires de Rennes, 2007
Cécile (roman de Theodor Fontane, 1888), traduction, introduction et notes, Paris, Les Belles Lettres, 2016.