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Végétarismes pluriels et déprise carniste
Amandine AndruchiwFace à la multiplication des alertes scientifiques sur la nécessité de réduire notre consommation de viande, nos choix alimentaires pluriquotidiens et les grands enjeux contemporains sont-ils, comme on le pense communément, irréconciliables ?
Telle est l'enquête menée dans cet ouvrage. En interrogeant les imaginaires institués qui sous-tendent la consommation carnée et les représentations sociales et symboliques qui entourent nos repas, il propose une exploration philosophique des récits, réels ou fictifs, et des pratiques alimentaires qui peuvent être à la fois des freins à la compréhension de ces alertes et des leviers pour repenser notre rapport au monde.
Il fait le pari que nos assiettes ne sont pas de simples espaces de consommation, mais de véritables théâtres où se jouent les rapports de pouvoir, les mythologies collectives et notre capacité à imaginer d'autres cohabitations possibles.
Quand la fiction démasque le réel
Tout commence par une énigme : pourquoi, malgré une conscience croissante de la souffrance animale et de l'impact environnemental catastrophique de la production de viande, continuons-nous à consommer de la chair animale dans une telle proportion ?
Ce paradoxe trouve en partie sa source dans les histoires que nous nous racontons, voire dans celles que nous ne nous racontons pas, car si la viande occupe une place si centrale dans nos assiettes, c'est précisément parce qu'elle est entourée de récits puissants qui la portent : récits de tradition, de convivialité, de virilité, de progrès.
Face à ce constat, la tentation actuelle est grande de se tourner vers des solutions purement technoscientifiques. Le transanimalisme, qui promet de créer des animaux génétiquement modifiés pour ne plus souffrir, ou la désextinction, qui voudrait ressusciter des espèces disparues, incarnent cette croyance en une résolution technique de nos contradictions morales.
Or, ces chimères en cours de réalisation ne font que déplacer le problème : elles nous permettent de continuer à consommer et exploiter, sans remettre en question les structures profondes qui génèrent la violence que nous infligeons au vivant.
C'est précisément ici que la littérature et la fiction interviennent avec une force critique singulière. Contrairement aux discours technoscientifiques qui nous rassurent, les œuvres littéraires contemporaines nous confrontent à ce que nous préférons continuer d’ignorer. Elles opèrent comme des révélateurs, nous forçant à regarder en face la réalité de l'élevage industriel, la négation systématique de la sensibilité animale, la violence normalisée, naturalisée de nos pratiques alimentaires. En nous présentant des mondes où les rapports de domination entre espèces sont inversés ou déconstruits, ces fictions ouvrent un espace mental où d'autres pratiques deviennent pensables.
Toutefois, le problème demeure : notre imaginaire collectif reste désespérément pauvre en récits alternatifs. Nous manquons d'histoires qui nous montrent comment vivre sans viande, comment manger sans tuer, comment organiser nos repas, nos fêtes, nos liens sociaux autrement. Cette carence narrative explique en partie pourquoi les transitions alimentaires semblent si difficiles : comment désirer un monde qu'on ne parvient pas à imaginer ? D'où l'urgence, peut-être, de fabuler le monde autrement…
Une philosophie des pratiques végétariennes à l'ère du Carnocène
Mais comment nommer précisément l'époque dans laquelle nous habitons et qui légitime ce système producteur de récits occultants ? Au-delà de l'Anthropocène, l'ouvrage propose un concept plus radical : le Carnocène, c’est-à-dire l’ère de l’appropriation des corps par la vue, la manducation, le sang, la fragmentation de l’identité, la confiscation des ressources, la dépossession des lieux de vie, […], avec un entrecroisement des oppressions que de nouveaux mythes et récits, dont au premier chef le carnisme, viennent justifier.
1.
Ainsi, le Carnocène ne désigne pas toute consommation de viande dans l'histoire humaine. Il nomme notre époque spécifique : celle de la production industrielle et massive de chair animale.
Cette ère se caractérise par des logiques productivistes qui transforment en profondeur les paysages, les corps et notre relation au vivant. Trois éléments la distinguent des pratiques carnées antérieures : son échelle sans précédent, ses infrastructures techno-scientifiques et l'invisibilisation systématique de la violence exercée.
L’ouvrage démontre comment nous vivons immergés dans cette idéologie instituée qui fait de la consommation de viande une évidence indiscutable, au point que nous ne la percevons même plus comme un choix. Contrairement au végétarisme qui s'affiche comme une position, le carnisme opère par effacement : il n'a pas besoin d’être nommé pour exister.
Dès lors, comment fonctionne concrètement cette invisibilisation ? L'ouvrage met au jour l’ensemble des dispositifs qui maintiennent à distance la violence de la production carnée, permettant de consommer sans voir, de manger sans tuer, de jouir sans violence. Ou plutôt : de jouir d'une violence rendue invisible. Face à cet état des lieux, quelles voies de sortie s'offrent à nous ?
Par-delà les solutions qui ne résolvent rien
Si certains récits ouvrent notre imaginaire, ils ne suffisent pas à transformer nos pratiques. La deuxième partie de l'ouvrage analyse les limites des approches actuellement privilégiées (agriculture durable, viande artificielle, One Health), qui partagent un défaut commun : elles traitent les symptômes sans s'attaquer aux causes, proposent des ajustements sans questionner les fondements de notre rapport au vivant.
L’ouvrage montre comment la viande artificielle incarne exemplairement ce solutionnisme technologique : cette croyance qu'une innovation technique peut résoudre un problème systémique sans remettre en cause les désirs qui l'ont produit. En garantissant la perpétuation de la consommation carnée sous une forme apparemment « propre », elle nourrit le Carnocène sans interroger le désir artificiel de viande lui-même.
Pour comprendre cette impasse, l'ouvrage établit un dialogue fécond avec certains penseurs critiques des années 1970 (Illich, Castoriadis, Gorz) : tant que la logique d'expansion infinie demeure incontestée, les solutions proposées demeurent des aménagements superficiels.
D'où la nécessité de déviandiser nos usages du monde, formule désignant, bien davantage qu'un changement de régime alimentaire, une refonte radicale de nos modes de vie, valeurs et imaginaires. Cette transformation engage notre rapport à la nourriture, mais aussi à la santé, l'éducation, la liberté.
La viande n'est jamais un aliment neutre : chargée de symboles, elle marque des appartenances sociales et structure des identités, et remettre en question sa centralité bouleverse l'ensemble de nos repères culturels. C’est pourquoi, la voie de sortie ne peut pas passer par davantage de technologie, mais nécessite un renversement de nos manières d’exister : décoloniser l'imaginaire, déconstruire les oxymores qui endorment notre esprit critique (« croissance verte », « développement durable », « viande heureuse »), réapprendre la norme du suffisant.
C'est ici que le concept de « déprise carniste » prend tout son sens. Au-delà de la reconnaissance que nos habitudes alimentaires sont historiquement situées, héritées d'une vision occidentale et anthropocentrique du monde, il s'agit de comprendre que cette vision ne peut plus s'imposer comme norme universelle, marginalisant, invisibilisant d'autres rapports possibles au vivant.
La déprise carniste constitue ainsi un enjeu politique, éthique et culturel, qui suppose de desserrer l'hégémonie d'un modèle alimentaire imposé par la colonisation, l'industrialisation et amplifié par la mondialisation capitaliste.
Entrer en hybridation : reconfigurer nos catégories ontologiques
Par conséquent, cette déprise ne nécessiterait-elle pas un renversement ontologique plus radical ? C'est précisément ce que questionne la troisième partie de l'ouvrage en interrogeant les frontières ontologiques séparant l'humain des autres formes de vie.
Que se passerait-il alors, si nous entrions en hybridation, en brouillant les limites rigides entre espèces sans pour autant tomber dans une indistinction qui nierait leurs différences réelles ? Cette proposition s'inscrit dans le sillage des pensées écoféministes qui ont su montrer comment les différentes formes de domination s'articulent et se renforcent mutuellement : la domination animale se nourrit des mêmes logiques que les dominations patriarcale ou coloniale. Toutes reposent sur une opération intellectuelle traçant une ligne entre un « nous » pleinement sujet et un « eux » objectivé, réduit à l'état de ressource.
Lutter pour sortir du carnisme requiert donc une lutte plus large contre toutes les oppressions, une lutte qui nous rappelle que l'exceptionnalisme humain est illusoire. Entrer en hybridation transforme ainsi positivement notre manière d’être au monde : apprendre des autres espèces, reconnaître leur intelligence et sensibilité propres, sortir de la logique instrumentale.
Ce basculement se joue également dans le langage et les récits que l’on produit. Il faut créer de nouveaux récits qui ne placent pas l'humain au centre de tout, qui reconnaissent que les autres êtres vivants existent pleinement, à la voix active, et ne sont pas seulement le paysage passif sur lequel se déploient nos activités. L’ouvrage nous invite ainsi à traverser l'abîme conceptuel qui nous sépare des autres espèces pour réinventer nos catégories de pensée, nos modes de narration, nos façons de dire le monde.
La puissance de la marge : le végétarien comme figure subversive
Ces réflexions théoriques trouvent leur incarnation concrète dans une figure souvent incomprise : le végétarien lui-même, existant dans une position sociale paradoxale. Devenir végétarien, ce n'est pas simplement changer de menu : c'est entrer dans le « troublant trouble de l'entre-deux ». Le végétarien devient celui qui, au repas, focalise les jugements, les questions, parfois l'agressivité.
Pourtant, c'est précisément cette position d'hybride qui lui confère une capacité unique à déconstruire la mythologie carniste. Ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors, le végétarien incarne la possibilité même du changement. Il est la preuve vivante qu'une autre manière de vivre est possible, que le carnisme n'est pas une fatalité anthropologique mais un choix culturel révocable. Cette marginalité n'est pas une faiblesse : elle devient un lieu privilégié d'où interroger le système. L'hybride voit ce que les autres ne voient plus.
C'est pourquoi le pluriel — végétarismes — prend tout son sens : il n'y a pas une bonne manière de se dégager du carnisme, mais une multiplicité de chemins, un maquis touffu
de pratiques végétariennes, selon l'expression du sociologue Arouna P. Ouedraogo 2. Les pratiques d'abstention de chair animale sont diverses, contextuelles, évolutives. Ce qui les unit, c'est leur opposition à la société carniste dominante et leur volonté de rompre avec un monde de récits et de représentations figés.
Vers des végétarismes pluriels et incarnés
À travers ce triple mouvement - fabuler autrement, déviandiser nos usages, entrer en hybridation - l'ouvrage dessine les contours d'une transformation à la fois intime et politique. Chacune de ces étapes appelle organiquement la suivante : on ne peut imaginer d'autres mondes sans remettre en question nos modes de vie, et cette remise en question demeure superficielle tant qu'elle ne touche pas aux catégories ontologiques qui fondent notre rapport au vivant.
Au terme de ce parcours, l'ouvrage révèle que nos assiettes cristallisent tout à la fois des rapports de production, des imaginaires et des violences invisibilisées, mais aussi des possibilités d'émancipation. La philosophie s'en empare pour en faire un véritable objet bon à penser, offrant des outils conceptuels permettant d'articuler éthique et politique, écoféminisme et critique du présent, imagination du futur et réponse à l'urgence écologique. Cette démarche s'avère d'autant plus impérieuse à l'ère du Carnocène, où la production carnée façonne nos écosystèmes autant que nos imaginaires et nos structures sociales.
L’ouvrage ne prescrit aucune voie unique, il nous convie au contraire à défendre des végétarismes contextualisés, territorialisés, animés, vivants, joyeux, comme autant de boussoles vis-à-vis d'une réalité riche et complexe, qui dépassent notre besoin de tout comprimer dans des catégories artificielles
3. Cette pluralité des voix et des pratiques esquisse ainsi les contours multiples d'un monde multispécifique où justice et soutenabilité, loin de demeurer des chimères, trouvent enfin leur incarnation possible.
Auteure de l'article :
Amandine Andruchiw est docteure en philosophie, chargée de cours en philosophie morale et éthique appliquée, et chercheuse associée au laboratoire CIRLEP, à l’Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA). Par ailleurs, elle coordonne le site Champagne-Ardenne de l’Espace de Réflexion Éthique Grand-Est (EREGE), une structure dédiée à l’accompagnement des initiatives éthiques dans les domaines des sciences de la vie et de la santé.
1 ANDRUCHIW A., Végétarismes pluriels et déprise carniste. Approche philosophique, Reims, ÉPURE, coll. « Penser le développement durable », 2025, p. 33-34.
2 OUEDRAOGO A. P., « Assainir la société », Terrain, n° 31/septembre 1998, p. 59-76.
3 ANDRUCHIW A., op.cit., p. 277.
