1. Accueil
  2. Thématiques
  3. Philosophie du temps
  4. Sur les traces du temps

couverture du livre

Sur les traces du temps

Source inépuisable de paradoxes et de controverses, le temps serait-il un concept indéfinissable, voire une illusion subjective ?

Ou bien n’est-il pas au contraire, comme le soutient l’auteur, un élément fondamental du monde et de tous les êtres qui en font partie ?

Justifier cette conception réaliste du temps et en expliciter toutes les conséquences est la tâche que ce livre se propose de réaliser.


Poser à nouveaux frais la question du temps

Dans ce livre, je me propose de remettre sur le métier la question « qu’est-ce que le temps ? », en adoptant une forme qui relève plus de l’enquête au long cours que du traité, même si l’ensemble revêt in fine une structure plutôt systématique.

L’introduction commence par faire un état de la question dans l’histoire de la philosophie continentale, complété par un panorama de la « philosophy of time » anglo-saxonne. Ce domaine, très fécond outre-Atlantique et encore peu connu en France, fait figure d’un champ de bataille où différents camps s’affrontent autour d’un certain nombre d’apories dont je dresse la liste.

J’expose ensuite la méthode que je vais suivre, que j’appelle l’analytique temporelle. Il s’agit d’analyser le concept de temps dans une perspective ontologique et réaliste, comme « horizon » du monde des choses et des événements, en tenant compte de ce que les sciences naturelles nous disent sur le sujet. Je ne me limite pas à la physique, mais j’inclus dans mon enquête des sciences naturelles qui portent sur le passé comme la géologie, la paléontologie ou la théorie de l’évolution.

La thèse que je défends, en contrepoint de la tradition kantienne de l’idéalisme transcendantal, est que le temps est une « matrice », une structure ontologique du monde avant d’être une forme de la subjectivité humaine : le temps de la nature précède et rend possible la temporalité de la conscience, dont l’analyse est située par conséquent à la fin de l’ouvrage 1.

Dépasser le primat ontologique du présent

La première partie s’attache à décrire le temps à partir des concepts, empruntés respectivement à Heidegger et à Hegel, d’horizon et de négativité, auxquels il convient d’ajouter celui de succession 2. Je pars du projet d’Être et temps d’exposer le temps comme « horizon de l’être » (selon les derniers mots du traité), en soulignant que ce projet est resté inachevé.


Heidegger s’est contenté de montrer que la compréhension de l’être comme substance, « présence constante », suppose l’horizon temporel du présent. L’horizon a ici le sens d’une condition de possibilité, d’un «milieu » qui rend possible une certaine forme d’être.

Je soutiens qu’il faut penser l’être également dans l’horizon du passé, où il se donne comme trace, et dans l’horizon de l’avenir, où il correspond à la puissance, concept que j’élabore à partir de la dynamis d’Aristote et de la théorie contemporaine des dispositions. Toute chose du monde comporte une présence avec des traces et des puissances (dispositions, potentialités). C’est ce que j’appelle le « triptyque temporel de l’être ».


Une autre thèse que je développe tout au long du livre est qu’il faut déconstruire le primat ontologique du présent, qui consiste soit à affirmer que seul le présent existe – dans le « présentisme », où passé et futur sont déclarés inexistants –, soit à concéder que le passé et le futur existent mais en les dépréciant et en les concevant sur le modèle du présent, dont ils ne seraient que des copies dégradées :

Se libérer du primat ontologique du présent est pour la philosophie du temps la tâche la plus essentielle, mais aussi la plus difficile 3


Passé, présent et avenir existent tout autant, mais selon des modalités différentes qu’il convient d’analyser en détail. C’est ce que j’entreprends dans les chapitres suivants, avec pour fil conducteur le concept hégélien de « négativité », qui désigne une activité de négation continuelle immanente au temps.

Pour l’avenir, elle se manifeste avant tout dans « ce qui n’est pas encore » 4, pour le présent, dans l’évanescence du « déjà plus », pour le passé, dans l’irréversibilité de « ne plus » 5. Autrement dit dans la terminologie de ce livre, l’avenir est indéterminé (potentiel et contingent), le présent est déterminé (actuel et complet), et le passé est terminé (résiduel et fragmentaire).

Mais, dira-t-on, les sciences ne nous apprennent-elles pas que l’avenir est déterminé ? Dans le chapitre 2 sur l’avenir, je discute cette objection en analysant les différentes formes de déterminismes métaphysiques et scientifiques, y compris celle issue de la physique relativiste, en montrant qu’elles ne nous contraignent nullement à penser que l’avenir est déterminé.


La négativité du temps signifie également, pour Hegel, que l’avenir se nie dans le présent, qui se nie à son tour dans le passé. En partant de cette dialectique du temps, j’explicite ce que j’appelle le procès de l’être, qui nomme le passage des événements et des choses dans le temps, du futur vers le passé en passant par le présent.

Cela m’amène à examiner les concepts de choses et d’événements dans leur dimension temporelle, et à proposer une réfutation de la thèse de McTaggart sur l’irréalité du temps 6, suivie d’un réexamen du problème classique de la « flèche du temps » 7.

Quel est le sens, l’orientation du « passage » du temps ? Contrairement à la position communément admise dans la littérature spécialisée, j’explique que le temps ne va pas du passé vers l’avenir, mais de l’avenir vers le passé, au sens où ce sont les événements – et non le temps – qui sont d’abord futurs, puis présents (s’ils arrivent), et enfin passés. Quand il n’y a plus aucune trace, les événements disparaissent dans une zone obscure et inaccessible : la nuit du passé. C’est cette dernière étape qui selon moi explique le thème ancien du « temps destructeur », que je nuance en rappelant que La nuit du passé ne doit pas faire oublier l’aube de l’avenir. 8

Le temps, matrice du monde des choses et des événements

À la lumière de ces analyses, le temps peut être saisi selon une nouvelle définition, comme la matrice du monde des choses et des événements.

Le mot « matrice » a plusieurs sens. La matrice est ce qui enveloppe, ce qui donne naissance, le milieu qui permet au fœtus de croître et de se développer. Elle est aussi le moule, ce qui imprime une forme déterminée à une chose. Elle est enfin ce qui libère hors d’elle son contenu, le fœtus, une fois qu’il est parvenu au terme de son développement, ou la chose, après qu’elle a été façonnée.

Le temps est une matrice selon ces trois significations : en tant qu’horizon, il est ce qui enveloppe, entoure tous les êtres qui sont générés au sein du monde des choses et des événements, tout en imprimant aux choses leur structure en triptyque (trace, présence, puissance) et aux événements leur ordre de succession. Et chaque horizon temporel, du fait de sa négativité, expulse hors de lui-même les événements qui s’y trouvent : les événements futurs dans le présent (pour ceux qui sont finalement « mis au monde »), et les événements présents dans le troisième et ultime horizon temporel – dans le passé. 9

Puissance, présence et trace : le triptyque temporel de l’être.

De la première à la deuxième partie, je passe d’une approche diachronique, qui décrit le procès des choses et des événements à des moments successifs du temps, à une approche synchronique, qui étudie les structures temporelles des choses et des événements à un moment du temps : la puissance, qui est l’être dans l’horizon de l’avenir (chap. 6), la présence, qui nomme l’être dans l’horizon du présent (chap. 7, où j’examine également le concept d’espace en lien avec celui de temps), et la trace, l’être dans l’horizon du passé (chap. 8, qui se réfère aux pensées de Ricoeur et de Derrida, deux des rares philosophes à s’être penchés sur le concept de trace).

Ces trois concepts fondamentaux, qui forment le triptyque temporel de l’être, s’articulent autour d’un quatrième, la causalité (étudiée au chap. 9). La théorie du temps qui résulte de cette enquête est opposée à celle éternaliste de « l’univers-bloc », la plus répandue dans la philosophy of time, selon laquelle les événements du monde seraient tous déjà positionnés dans l’espace-temps, où l’avenir aurait exactement la même réalité que le présent et le passé.

L’avenir a au contraire une structure en arborescence avec des possibilités alternatives, dont une partie seulement devient présente, puis passée. Le monde est un procès héraclitéen complexe et non un bloc parménidien monolithique : Le monde des choses et des événements est comme un chantier de rénovation qui n’en finit pas, un chantier étalé dans le temps selon les trois horizons du passé, du présent et de l’avenir. Le contenu événementiel de l’avenir, ramifié en une multitude immense de possibilités réelles, ne cesse de se modifier, une partie des branches devenant présente, l’autre disparaissant dans le passé 10

La temporalité de l’être-humain

Le dernier chapitre esquisse une anthropologie philosophique centrée sur la temporalité de l’être-humain 11. L’expérience par la conscience du procès temporel des événements – du « passage du temps » – est décrite à la lumière de la philosophy of time et de la phénoménologie husserlienne. L’idée directrice est que l’être-humain, comme tout être faisant partie du monde des choses et des événements, est un être temporel, existant dans le triple horizon du temps.

De cette hypothèse découle la question suivante, dont l’examen conclut ce livre : si l’être-humain est un cas particulier de l’être (d’où le tiret que j’ai introduit entre « être » et « humain »), quelle est la forme spécifique que revêt pour lui le triptyque temporel de l’être ?

Auteur de l'article :

Christophe Bouton est professeur de philosophie à l’Université Bordeaux Montaigne. Spécialiste de philosophie allemande, il a élargi ses recherches aux théories de l’histoire et à la question du temps dans la philosophie contemporaine. Dernières publications: L’accélération de l’histoire. Des Lumières à l’Anthropocène (Seuil, 2022) ; Le temps de l’urgence(Le Bord de l’eau, 2013, nouvelle édition augmentée en 2025) ; codirection, avec Philippe Huneman, du volume collectif Time of Nature and the Nature of Time. Philosophical Perspectives of Time in Natural Sciences (Springer, 2017 ; version française : Temps de la nature, nature du temps. Études philosophiques sur le temps dans les sciences naturelles, CNRS éditions, 2018).

1 au chap. 10
2 chap. 1
3 p.79-80
4 chap. 2
5 chap. 3
6 chap. 4
7 chap. 5
8 p.232
9 p.257
10 p.371
11 chap. 10