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couverture du livre

L'invention du judaïsme. Comment les Juifs se définissent eux-mêmes

Les Juifs n’ont cessé de poser la question de ce qui constitue leur identité. Ils n’ont cessé d’y apporter de nouvelles formulations et de nouvelles réponses, au gré de leur immersion dans des contextes intellectuels variés.

L’ouvrage propose une réflexion sur ce paradoxe : qu’est-ce qui explique la récurrence de cette question et l’absence de toute réponse définitive ?


Il montre combien le recours à la pensée philosophique a été déterminant dans ce constant questionnement. Il soutient également que cette réflexion sur l’identité juive concerne tout questionnement philosophique sur l’identité.


Réflexivité et facticité : définir « Israël »

Le livre, paru chez Albin Michel en 2025, fait le pari de proposer en 200 pages une histoire longue de cette problématique à travers l’étude de trois moments critiques au sein du judaïsme rabbinique – une tradition marquée par la centralité de la loi (Torah), comme mode d’unification de l’identité collective, mais aussi comme objet d’étude et de constante réélaboration.

Il montre comment, à chacun de ces moments, l’un des moteurs de la pensée juive a été la redéfinition de ce que recouvre le nom propre « Israël ».


Dans chacun de ces moments, l’identité collective des Juifs entre en crise et demande une réélaboration. Deux attitudes contradictoires peuvent être déterminées.

Une première attitude consiste à soulever la question, à lui donner une formulation et à opérer un retour réflexif sur ce qui fait que les Juifs sont juifs. Cette première attitude constitue le pôle de la réflexivité juive.

Une seconde attitude consiste à rejeter un tel questionnement, les termes choisis pour le formuler et la réponse apportée. Il s’agit du pôle de la « facticité » juive – un terme repris à Levinas qui l’emprunte lui-même de manière polémique à Sartre. Selon cette position, l’existence juive est un fait irréductible à quelque catégorie de pensée que ce soit.


L’ouvrage progresse par une série d’études menées sur des ensembles discursifs à partir des outils de l’archéologie foucaldienne (élaborations de dispositifs de savoir-pouvoir) et de la linguistique pragmatique (analyse des actes de langage à l’œuvre dans les textes).

Moment talmudique

Un premier moment se situe dans le corpus fondateur de la tradition rabbinique, le Talmud de Babylone, un texte compilé vers le VIe siècle selon la datation traditionnelle (une datation contestée et retardée par la recherche historique).

Ce texte est le produit des réflexions rabbiniques de l’Antiquité tardive visant à rendre possible une continuation de la vie juive en exil, suite à la destruction du Second Temple en 70 après J.-C. Cette première crise, constitutive de l’existence juive exilique, amène une réélaboration rabbinique des concepts centraux de l’identité collective hérités du texte biblique.

L’analyse s’attarde particulièrement sur les termes « Israël » et « Torah ». Elle montre comment le discours talmudique constitue « Israël » comme un collectif déterminé par un statut juridique. Le terme « Israël » est régulièrement utilisé pour désigner un individu du collectif juif selon la norme rabbinique : un individu soumis à un ensemble de règles spécifiques issues de la Torah.

Le livre s’attache à montrer comment certains textes rabbiniques s’engagent dans une définition d’ensemble de la Torah : une loi qui appelle une mise en pratique et une étude et qui est supposée libérer de toute soumission à des puissances mondaines désignées par le terme d’ « Empire » (malkhut) et d’idolâtrie (‘avodah zarah).

L’invention médiévale du monothéisme juif

Le second moment de l’analyse porte sur la réélaboration de l’identité collective juive dans le contexte musulman par des auteurs relevant du courant « rationaliste » juif médiéval.

Ici la rencontre entre tradition rabbinique et philosophique gréco-arabe joue un rôle déterminant dans la redéfinition d’Israël. Des auteurs tels que Saadia Gaon (Xe siècle) et Maïmonide (XIIe siècle) élaborent un nouveau paradigme pour penser l’identité collective juive : le paradigme de la croyance. « Israël » est désormais redéfini comme une communauté de croyants monothéistes.

À travers une série d’opérations discursives, ces auteurs introduisent une révolution épistémique, en présentant leurs innovations comme un simple « dévoilement » des fondements conceptuels de la tradition. Remontant aux fondations, ils refondent la tradition juive et s’efforcent d’imposer un idéal de vie philosophique et contemplatif.

Ils inventent également une nouvelle figure d’autorité : fait autorité quiconque est à même d’énoncer et d’imposer ce que les Juifs doivent croire.


Cette révolution s’est heurtée à la résistance du pôle de la « facticité » juive, qui affirme l’irréductibilité de l’existence juive à un quelconque concept. Toutefois, l’analyse d’un auteur représentatif de ce pôle, Judah Halévi (XIIe siècle), montre qu’il se montre in fine incapable de penser l’identité d’Israël en dehors des termes mêmes du paradigme de la croyance que pourtant il cherche à récuser.

Le « judaïsme éthique » des modernes

Le troisième moment concerne la « modernité juive », initiée par une nouvelle crise : l’Émancipation des Juifs, leur accès à une égalité politique formelle en Europe occidentale, à partir des dernières années du XVIIIe siècle.

Dans ce contexte marqué par l’apparition d’un antisémitisme racialiste qui renvoie les Juifs à leur identité spécifique malgré l’assimilation de nombre d’entre eux, se pose « la question moderne des Juifs » : que signifie la permanence de l’identité juive ? Pourquoi rester juif ?


À travers notamment l’analyse de textes de Freud et du néo-kantien Hermann Cohen, figure tutélaire de la philosophie juive du XXe siècle, le livre s’attache à montrer comment les penseurs juifs modernes construisent un nouveau paradigme, dans une réélaboration de la pensée juive médiévale : celui du judaïsme éthique.

Pour la première fois, les Juifs se définissent comme une communauté « religieuse », au sein de laquelle une éthique dérive de la croyance en un Dieu unique et transcendant.


C’est dans ce contexte qu’apparaît le paradoxe de « l’universalisme juif ». Tenus d’être universels pour échapper à l’accusation de particularisme formulée à leur encontre par certains hommes des Lumières, les penseurs juifs attribuent à Israël une mission universelle : être les porteurs d’un idéal éthique, le préserver contre les vents contraires de l’histoire.

Ces auteurs « universalistes » sont alors amenés à attribuer une portée universelle au fait minoritaire. Ce faisant, ils élaborent malgré eux une pensée politique originale, invitant à penser des collectifs en dehors des institutions étatiques.

La récurrence de la formule « le judaïsme n’est pas une religion » dans le contexte moderne, de la part des auteurs représentant le pôle de la facticité (penseurs sionistes ou orthodoxes) témoigne à travers une forme de dénégation du succès du paradigme réflexif de la religion éthique.

Israël, une « minorité réfléchissante »

La conclusion s’efforce de replacer l’omniprésence de la référence aux Juifs dans les débats politiques et philosophiques contemporains sur l’identité, dans la continuité de la longue tradition de pensée ainsi décrite. La tension entre « réflexivité » et « facticité » témoigne du fait qu’au sein de la pensée juive, en raison de la condition minoritaire et exilique, les Juifs ont été constamment amenés à poser leur identité comme un fait et à chercher à la mettre en question.

À cet égard, ils ont constitué et continuent à constituer, même après la création de l’État d’Israël, ce que j’appelle une « minorité réfléchissante ».

Non seulement, ils forment une minorité engagée dans un rapport réflexif à elle-même, mais en outre cette minorité renvoie, comme un miroir réfléchissant – dans la pensée occidentale qui s’est construite dans un rapport spéculaire vis-à-vis d’elle – à l’impossibilité de toute identification définitive.

Auteur de l'article :

David LEMLER (Sorbonne Université) est philosophe spécialiste de Maïmonide et de la pensée juive médiévale. Outre l’Invention du judaïsme (Albin Michel, 2025), il a notamment publié Création du monde et limites du langage. Sur l’art d’écrire des philosophes juifs médiévaux (Vrin, 2020).