couverture du livre

Transitions néolibérales



Qu'est-ce qui définit le système néolibéral ?

L'auteur s'appuie sur l'exemple d'une région malmenée, la Lorraine, pour identifier les mécanismes sous-jacents à l'oeuvre dans ce système économique : confisquer, légitimer, territorialiser


Thématique : Philosophie politique


L'arbre qui cache la forêt


La réflexion développée dans Transitions néolibérales est née d'un précédent ouvrage, consacré à un grand projet d'aménagement, le projet Cigéo (Ginet, 2017), destiné à entreposer les déchets nucléaires français les plus radioactifs dans les strates géologiques d'un village de la « France périphérique » (Guilluy, 2014), Bure.

Un projet qui suscite depuis plus de trente ans l'indignation de dizaines de milliers de personnes et collectifs locaux, nationaux et internationaux, au nom d'une infaisabilité technologique toujours en attente de sa réfutation scientifique, et au nom de « Débats publics » (CNDP, 1995) orchestrés par un promoteur à la fois juge et partie, et maintes fois dénoncés comme relevant de la manipulation.

Cigéo nous est apparu alors, à la fois comme une production matérielle, un symbole et un symptôme d'une organisation de l'espace par le système-monde néolibéral, un artefact emblématique de son discours, un reflet particulièrement signifiant de sa toute-puissance. Une hypothèse dont les termes transparaissaient dans notre précédent ouvrage, et qu'il s'agissait de confirmer...


Extirper l'analyse de la notion de néolibéralisme de son carcan néolibéral


...d'autant plus que la notion de néolibéralisme nécessitait une analyse qui aille au-delà de l'état de l'art ou de l'approche généalogique déjà proposée. Des approches certes nécessaires mais  pusillanimes voire complaisantes.

Une frilosité probablement liée à plusieurs causes : l'imprégnation des chercheurs qui produisent ces analyses par une pensée néolibérale qui a forgé leur façon d'être au monde et de l'appréhender intellectuellement ; la censure qu'une partie des chercheurs, érigée en classe intellectuelle porteuse de la seule pensée légitime, applique à ceux de leurs collègues qui s'éloignent d'un politiquement correct articulé sur les valeurs du néolibéralisme... et pire encore, que les recherches en sciences sociales ont désormais essentiellement vocation de faire respecter, quand bien même elles seraient l'ultime recours intellectuel pour contrecarrer l'emprise totalitaire de notre système-monde.

C'est le sens de nos travaux, fondés sur l'urgence et la nécessité de démasquer et de débusquer le monstre néolibéral, désormais présenté avec le cynisme habituel de ses promoteurs, comme un fatum voire même, dans ses derniers assauts pour faire advenir le contrôle total du monde auquel il tend, comme une « Révolution » (Macron, 2017).


Le néolibéralisme ? confisquer, légitimer, territorialiser


Confisquer dans la mesure où, à l'instar d'un trou noir, ce système-monde aspire énergie et matière, force de travail et richesse, parole et idées, en son centre constitué par une minorité humaine de plus en plus infime et de plus en plus accaparareuse. Une confiscation présentée comme nécessaire au nom de la spécieuse théorie du ruissellement ou du « premier de cordée » (Macron, 2017), sa resucée. Un retour au capitalisme des origines, mené par une classe accapareuse désormais potentiellement invincible car armée de son expérience séculaire de la gestion des conflits sociaux, d'une globalisation qui la sert, d'Internet, et dont l'action est légitimée par les prétendus représentants d'une classe politique issue du même sérail.

Légitimer car le rapt et le viol de la planète, consubstentiels du déploiement de l'« économie-monde » (Braudel, 1949) néolibérale, est rendu possible non plus seulement par la force et la coercition, mais grâce à un soft power dont la forme la plus habituelle est celle du Droit positif, encore naïvement admis par la majorité comme expression de la « volonté générale » (Rousseau, 1762). Or le Droit positif est désormais essentiellement produit par les élites néolibérales, dans le sens de leur intérêt de classe. Ses normes définissent les contours formels d'une légitimité de façade dont la fonction première est de contrecarrer toute pensée critique (Loi sur le secret des affaires, Loi anti-casseurs, etc.).


Territorialiser car le néolibéralisme suppose une organisation matérielle et fonctionnelle « optimisée » de la planète. L'aménagement du territoire qu'il propose ou induit « optimise » le fonctionnement de l'espace, le rend plus « performant », plus « efficient »..., pour emprunter là encore au jargon néolibéral. Mais il détermine aussi un contraste de plus en plus criant entre espaces moteurs (métropoles, eurorégions, technoparcs, businessparks...) et « espaces de marge » (Ginet, 2006) (quartiers en politique de la ville, ruralité profonde, « Moyen-Orient »...), entre winners (tels les milliardaires du CAC 40), et loosers, catégorie-poubelle dans laquelle se retrouvent les fameux complotistes et conspirationnistes, concepts indispensables pour tenter de mettre au rebut et de délégitimer tout pensée de la contestation.


Quel monde après ?


Le néolibéralisme triomphant n'a d'autre alternative que de se totalitariser. Sortir de son emprise implique une rupture fondée sur l'affirmation d'une « transcendance » (Bonardel, 2010) qui soit rupture avec le matérialisme et l'égoïsme triomphants mais aussi, concomitamment, « résistance farouche au marché » (Harvey, 2014) et résistance à cette « mystique de la laïcité » (Hindi, 2017) qui aura été un des instruments les plus efficients pour faciliter le déploiement du néolibéralisme. Les éléments de ce changement sont déjà là...


Auteur de l'article :

Pierre Ginet, géographe, professeur à l'Université de Lorraine et chercheur en géopolitique