couverture du livre

Philosopher pour se retrouver



Laurence Bouchet est philosophe praticienne depuis plusieurs années. Elle a ainsi animé de nombreux ateliers de philosophie, dispensé un grand nombre de consultations philosophiques, au cours desquels elle a pu réfléchir sur sa pratique. Elle nous livre ici le fruit de ses réflexions.

Thématique : Pratique philosophique



Philosopher


Le titre de l’ouvrage est révélateur : on ne parle pas de « philosophie », mais de « philosopher ». Le fait qu’on ait là un verbe, et non un substantif, révèle le principe même sur lequel repose la pratique philosophique : philosopher est une activité, et non un corpus constitué de doctrines théoriques qu’il faudrait apprendre.

C’est sur quoi l’auteur insiste dès les premières pages du livre : dès lors qu’il possède le langage, chacun est en mesure de philosopher et d’y trouver un subtil plaisir, celui d’exercer sa pensée comme on exerce ses muscles et la souplesse de ses articulations 1.

Ainsi, la philosophie implique une pratique, un travail sur soi, le développement d’un savoir-faire et d’un savoir-être dans une confrontation avec l’altérité 2.

On travaille donc, lors de cette « gymnastique de l’esprit », à développer plusieurs compétences philosophiques, que Laurence Bouchet résume ainsi : l’analyse, la synthèse, l’identification des présupposés, la problématisation, la conceptualisation, l’argumentation, l’exemplification 3.

C’est Socrate qui montre la voie, dès l’aube de la philosophie : c’est dans le dialogue que se déploie, de manière privilégiée, cette activité. Ainsi, on philosophera à deux, lors d’une consultation philosophique ; ou en groupe, dans un atelier de philosophie. Dans les deux cas, on s’exercera à penser autour d’un problème, dans le respect, l’écoute attentive, et l’échange d’idées. Pour autant, ce ne sera pas une suite de monologues : mais on s’appliquera à examiner l’idée avancée par l’un des participants, à la critiquer ou la défendre, chercher des contre-arguments, etc.


En philosophant, on peut se retrouver, se réconcilier avec soi, ainsi qu’a pu le constater Laurence Bouchet au cours des séances qu’elle a pu organiser. Ce n’est donc pas là qu’un simple exercice rhétorique, mais une pratique qui a des implications thérapeutiques. C’est là l’idée sur laquelle se fonde l’ouvrage de Laurence Bouchet, d’où son titre.


Se retrouver


Discuter, c’est s’exposer au jeu de l’argumentation, c’est-à-dire à la critique, aux objections. Nous réagissons souvent mal à ce type de débat contradictoire, car nous sommes « englués dans nos idées », nous y adhérons corps et âme, et nous sommes prêts à les défendre en « sortant les griffes ».

Ce dogmatisme nous nuit. En effet, nous ne sommes plus alors ouverts au monde, mais nous sommes plein de préjugés, et nous concevons le dialogue comme un acte de prosélytisme où il nous faut convaincre -convertir- notre interlocuteur, un match qu’il nous faut à tout prix gagner.

Ainsi que le remarque l’auteur, posséder des idées nous empêche de réfléchir, et l’atelier de philosophie consiste à de défaire de ces habitudes de propriétaire 4.


C’est là une première libération, une première thérapie, que nous propose la pratique philosophique. Mais ce n’est là qu’un exemple. Tout au long de l’ouvrage, Laurence Bouchet examine les bienfaits liés à l’exercice d’une telle pratique.

Ainsi, l’intelligence des émotions, l’ironie, l’authenticité, la connaissance de soi, la peur de la mort… autant de points sur lesquels il est possible de travailler lors de l’un de ces ateliers de philosophie.

L’auteur prend soin d’illustrer ses propos par des cas concrets, vécus, lors de séances.

On assiste à une surprenante revalorisation des arguments ad hominem. En général, la logique privilégie les arguments ad rem, qui concernent les choses dont on débat. Les arguments ad hominem, qui concernent celui qui énonce l’argument (par exemple : nier la sincérité de celui-ci, etc.), sont écartés.

Mais le praticien philosophe sait que dans la manière dont on s’exprime transparaît notre être profond. Ainsi, cette intervenante, au café philosophie de Besançon, qui s’exprime confusément. On voit le mécanisme qui sous-tend sa prise de parole : si elle ne s’engage pas dans ce qu’elle dit , n’assume pas sa parole, c’est parce qu’elle considère qu’il faut du savoir et de la certitude pour penser. Mais interrogée, elle convient que les personnes qui savent sont tellement sûres d’elles qu’elles ne sont pas capables de penser !. C’est cette contradiction qui paralyse sa pensée, sa parole. Et la pratique philosophique lui a permis de se libérer de ce mécanisme : ainsi fonctionne le système dans lequel elle s’est enfermée et qu’elle regarde maintenant de l’extérieur, tandis qu’un sourire se dessine sur ses lèvres 5.


Conclusion


On le voit : Laurence Bouchet, à travers ce témoignage d’une philosophe praticienne impliquée dans son métier, au point qu’elle sillonne les routes de France au volant d’une Philomobile, nous montre tout l’intérêt de cette voie esquissée, bien des siècles auparavant, par Socrate.

Un ouvrage qui donnera probablement à ses lecteurs l’envie de consulter, et pourquoi pas, de devenir, à leur tour, des praticiens confirmés !


1 p.34
2 p.35
3 p.37
4 p.106-107
5 p.153