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couverture du livre

Traversées des logiques sexuées

La psychanalyse n’a-t-elle de pensée du sexe que le couple de l’homme et de la femme ?

Les logiques que l’on trouve dans l’inconscient traduisent-elles cela ?

Telles sont les questions directrices autour desquelles s'articule cet ouvrage paru aux éditions Hermann.


Voir aussi : Féminisme



En réalité l’inconscient n’a pas véritablement de pensée du sexe, il ne connaît pas le sexe car comme le langage il est asexué. Mais il a élaboré des formations substitutives, un rapport de l’être et de l’avoir phalliques, répartis entre homme et femme, dans le champ subjectif comme dans le champ politique.

La construction de discours dite l’Homme est ce qui a et a ce qui est, l’objet féminin. Le rapport établi par cette loi sexuelle est celui de l’un à son objet, disposition de l’un par l’autre au lieu d’un rapport de deux, qui serait un rapport sexuel en ce sens.

Face à cette construction comme fiction, des logiques sexuées et non sexuelles, se choisissent une par une, pour un temps. On peut traverser ces logiques, passer de l’une à l’autre dans le parcours d’une vie, ce qui est tout autre chose qu’un changement de sexe ou de genre.

Il n’y a pas de logique sexuelle mais des logiques toutes ou pas toutes phalliques

L’ouvrage montre qu’il n’y a pas de logiques sexuelles dans le langage, mais des logiques sexuées, que chacun choisit sur un mode inconscient, et peut à terme traverser.

Là où les changements de genre ou de sexe se veulent non binaire mais fabriquent un nouveau binaire qui renforce celui qu’ils dénoncent, les traversées des logiques sexuées à l’œuvre dans l’inconscient sont seulement une question de logique.

Ces logiques procèdent de la fonction phallique, fonction quasi mathématique, qui est le mode selon lequel le langage traite du sexe chez l’être parlant, en articulant dans le discours l’avoir de l’un à l’être de l’autre, sans véritablement articuler deux sexes.


Il existe cependant un champ hors discours où peut s’ajouter un autre mode de nouage, qui n’est pas phallique. Il est principalement le fait des femmes, lorsqu’elles déploient une autre logique, dite pas toute, qui s’ajoute à la première sans s’y substituer, selon ce qu’on peut appeler le « deal féminin 1 ».

La fonction phallique vaut pour tout sujet quel que soit son sexe, elle n’est pas seulement masculine, comme une croyance tenace en conserve l’idée, après des millénaires de patriarcat. Elle fut déployée essentiellement par le masculin tant que les femmes n’eurent pas accès aux discours, et ne purent y déployer leurs réalisations et performances de discours.

Outre un certain refus de généralisation phallocentrique de leur part, la croyance religieuse, l’économie politique et la loi phallique les ont maintenues hors des discours, donc hors de la sphère publique.

Cette répartition s’est rompue et leur arrivée massive dans les discours les appelle désormais vers le déploiement d’une logique pas toute, qui se déploie sur un mode phallique dans les discours, et sur un mode non phallique en dehors.

Cette fonction phallique, de l’être et de l’avoir, donc de ce qui constitue une disposition de l’autre, est seule à l’œuvre dans la logique du tout, construite pour et par l’Homme du discours, mais que certaines femmes adoptent également.

Elle est présente aussi, sans être seule à l’œuvre, dans l’autre logique, celle dite du pas tout, qu’élaborent une par une la plupart des femmes, mais parfois aussi des hommes.

Cette logique comporte dès lors une part phallique, qui se déploie dans les performances de discours, et une part non phallique qui s’élabore au cas par cas hors du discours, comme une objection à ce tout qu’il déploie, sans être une opposition.


Ce tout et ce pas tout logiques, l’un plus fréquent chez les hommes et l’autre chez les femmes, instaurent en réalité deux systèmes logiques très différents, que l’on retrouve aussi bien dans la vie des sujets, et notamment leur vie sexuelle, que dans la vie politique des civilisations, avec leurs lois du rapport de l’homme et de la femme.

La première comporte un tenant-lieu de Père qui fonde la règle, celle d’une castration de tous sauf du Père, qui l’impose et s’en excepte. Elle est particulièrement à l’œuvre dans le masculin et correspond au système œdipien. La seconde, celle du pas tout, refuse une telle exception, une telle généralisation phallocentrique, ce qui n’implique pas une castration de tous à l’exception d’un seul.

Dans leur mise en œuvre politique ces logiques comportent des attendus et des résultats fort différents, avec une souplesse alliée à une certaine fragilité dans un cas, et une aspiration au tout dans l’autre. Cette fragilité se fait notamment sentir face à l’aspiration constante au tout de l’autre versant, avec comme extrême une tendance au totalitarisme, lequel se nourrit de la fragilité des logiques pas toutes pour les éradiquer et restaurer un tout.

Un dialogue est nécessaire avec certaines objections faites à la pensée psychanalytique freudienne

On lui reproche tout d’abord d'appeler choix une détermination inconsciente où le sujet n'a en fait pas le choix, puisqu’elle se fait sans lui de façon inconsciente et qu’il en subit la souffrance et les symptômes à son corps défendant.

Cet appel à la responsabilité subjective fait à l’analysant, en le rendant responsable de son inconscient dans une certaine mesure, quoique d’une toute autre manière que de son moi conscient, n’est toujours pas admis.

On lui oppose désormais des actions plus radicales, par exemple considérer que l’on subit un sexe qui vous est imposé alors qu’il n’est pas le vôtre, et à reformuler chimiquement et chirurgicalement un corps et un statut aussi binaires. Il y a là deux conceptions différentes de ce dont un sujet est responsable dans son existence, et on peut le concevoir.


On reproche également à la psychanalyse de conserver l'usage du concept du phallus quand aucun des nouveaux courants de pensée n'en veut plus, le jugeant purement lié au masculin de domination.

Mais l’on ignore encore d’où ce concept, exhumé par la psychanalyse, fut forgé comme concept dans son lien à la parole, et concerne donc l’ensemble des êtres parlants, d’une manière qui reste à déployer.

Il commence d’apparaître que c’est une « erreur commune », comme dit Lacan, que d’avoir pris le phallus pour un signifiant alors qu’il n’est qu’un signifié, et que le véritable signifiant est soutenu par la jouissance, notamment celle de l’orgasme, donc présent dans les deux sexes.


On reproche à la psychanalyse d'avoir soutenu une théorie de l'anatomie comme destin qui faisait de l'absence de pénis une castration féminine, alors qu'il n'avait jamais été question pour le féminin d'avoir cet organe.

Dans ce cas il est vrai que cette notion de la psychanalyse internationale exploitant une phrase de Freud doit être rectifiée, car elle est inexacte et correspond à ce que Lacan a voulu corriger, dans cette « cause phallique » de Freud qui ne va pas sans « bavures », qu’il « s’employait à éponger ».

Et dans cette perspective, on avait des raisons de reprocher à la psychanalyse d'avoir simplement en quelque sorte validé les logiques patriarcales alors qu'elle s'annonçait révolutionnaire, et d'avoir élidé la jouissance clitoridienne pourtant si importante.

Perspectives qui sont remarquablement remaniées dans la reprise par Lacan des logiques patriarcales, du système du Nom du Père, comme une Père-version. Dans chaque cas, on se doit donc de répondre avec précision, soit pour montrer qu'un tel point de vue est révolu, soit pour le conserver à certaines conditions.

Les traversées d’une logique à l’autre peuvent se faire dans l’un ou l’autre sens

L'ouvrage montre qu'il existe des logiques qui sont fondées entièrement sur cette fonction phallique : ce sont les logiques traditionnellement attribuées et adoptées par le masculin.

Lacan en observe le recul dans notre civilisation vers la fin du siècle dernier, en l'appelant « l'îlot phallus », tandis que notre actualité d’aujourd’hui en constate un retour aigu.

Ces logiques puissantes alliées aux nouvelles formes de capitalisme restaurent dans les discours la visée d’un système du tout, parfois matrice de totalitarisme, qui se veulent réponse aux extrêmes des discours militants du genre et du féminisme, mais poursuivent en réalité la visée d’un rétablissement de la force des anciennes lois sexuelles, entre hommes et femmes.

Tandis que les logiques pas toutes phalliques, adoptées le plus souvent par des femmes, une par une, un pied dans le discours phallique et un pied en dehors, s’affrontent à cette tendance. Une tendance au tout se fait jour à nouveau dans les logiques souvent adoptées par des hommes, et à l’inverse un refus fréquent se retrouve de cette généralisation phallocentrique dans celles que déploient nombre de femmes.


On peut ainsi observer dans l'expérience le choix par chacun de l'une ou de l'autre de ces logiques, sans que cela corresponde tout à fait à un sexe et à l’autre, selon des traversées qui vont vers ces logiques du Tout, ou bien qui s'en retranchent.

Nombre de discours féministes actuels revendiquent de ne dépendre en rien du phallus, alors que cette fonction dans l’inconscient concerne les deux sexes, loin de s’en tenir au masculin. Ce faisant, ils effectuent une traversée vers une logique du tout (ou rien).

A l’inverse, on peut repérer des mouvements qui se retranchent de cet « îlot phallus » dans certains parcours subjectifs masculins et dans certaines œuvres. Ce fut le cas par exemple de D.H. Lawrence qui, face à la montée du fascisme en 1928, effectua avec Lady Chatterley’s Lover une sorte de traversée du masculin, celle d’une logique toute phallique, pour aboutir à une logique pas toute. Ou encore d’Ivan Jablonka, qui a effectué une traversée comparable avec l’élaboration de ses Hommes Justes.


Ces traversées peuvent se faire dans un sens ou dans l’autre plusieurs fois, elles ne consistent pas à changer de sexe ou de logique sexuelle, qu’il n’y a pas, mais à changer de logique sexuée, qui sert de substitut à un sexuel que l’inconscient ne comporte pas.

La souplesse de ces traversées possibles, malgré cette aspiration au tout qui traverse le langage en son ensemble, nourrit l’actuel de l’expérience.

Auteure de l'article :

Psychiatre & psychanalyste à Paris, Gisèle Chaboudez est ancienne présidente et vice-présidente de l’association Espace analytique et rédactrice en chef de la revue Figures de la psychanalyse.

1 Titre d’un petit ouvrage bilingue paru à New York en septembre 2024, G. Chaboudez, The feminine deal, The Sea Horse print