couverture du livre

D'une philosophie à l'autre

Sociologie et philosophie sont-elles, comme on le pense communément, des disciplines rivales, irréconciliables ?

Et si l'une s'incrivait dans la continuité de l'autre ? Si un lien essentiel venait les unir, par delà leurs divergences apparentes ? Telle est l'idée que soutient l'auteur, à la suite de Max Weber.


Thématique : Sociologie


La sociologie, ou la philosophie de la modernité

Dans ce livre, Bruno Karsenti étudie la tradition sociologique, et la place qu’elle occupe dans la formation de la pensée politique moderne, et, plus généralement, dans ce qu’on nomme modernité.

Cela implique, d’abord, d’accepter que la philosophie puisse s’accepter comme discipline historique, et non détentrice d’une vérité aussi absolue qu’universelle et éternelle. Cet effort lui est d’autant plus difficile que la modernité s’est accompagnée de la naissance de la sociologie que la philosophie a vue comme rivale.

Et pour cause, la sociologie a revendiqué le statut de science de façon tonitruante. Les sciences sociales naissent avec la défense d’une nouvelle forme de savoir, de « positivisme » : on ne cherche plus à connaître l’essence des choses mais à soumettre les connaissances acquises à l’épreuve des faits, pour octroyer à la pensée un caractère « objectivable ». Mais la philosophie, rappelle Karsenti, est aussi directement tributaire de la science sur le plan épistémologique.


Pour lui, la sociologie n’a pas supplanté la philosophie, mais l’on est passé d’une « philosophie à l’autre ». Pour comprendre cela, il faut repartir de l’Histoire, c’est l’obsession de Bruno Karsenti.

D’où la double tâche assignée à une philosophie des sciences sociales digne de ce nom : commencer par effectuer une généalogie de ces sciences sociales et comprendre en quoi le surgissement de cette nouvelle science a affecté la philosophie ou lui a permis de renaître.

De la démocratie athénienne à la Révolution Française

D’après l'auteur, la discipline philosophique a beaucoup souffert d’une forme de purisme, qui l’a menée à vouloir défendre sa « dynamique propre » quitte à exacerber sa rupture avec la sociologie. Et vice versa.

Bruno Karsenti étudie quant à lui la philosophie à travers la lecture qu’en fait Max Weber, un sociologue donc, en prenant le pari d’une continuité historique entre la philosophie grecque et la sociologie moderne.

D’après Weber, Platon aurait été le premier à inventer le « concept », comme un moyen et une prémisse de la connaissance scientifique sur le monde, moyen que les sociologues ont perpétué en intégrant les acquis de la Révolution. Dans les deux cas, philosophie et sociologie proposent un discours critique sur leur présent politique.

Les prémisses de la philosophie se concentrent autour de la démocratie athénienne, qui, au IVème siècle, connait une période de déclin sur lequel la philosophie vient déjà poser un diagnostic. Ce sont les dialogues de Socrate qui permettent de poser un premier regard sur cette société politique. Le dialogue fait partie intégrante de l’acte de naissance de la philosophie, ce dialogue où l’on met en scène des personnes réelles, l’une ayant pour objectif de coincer l’autre dans un « étau logique », d’après la formule de Weber.

Avec sa méthode, la rigueur (la scientificité en somme) s’incarne dans l’enchainement des questions à l’issue de laquelle on détient le moyen de prouver à son adversaire, qui son ignorance, qui ses torts, et d’adresser un certain discours sur le réel. Un discours qui dresse un portrait sans concession de l’Etat du pouvoir athénien.

Le sujet et le pouvoir VS l’individu et la société qui le construit

Avec Auguste Comte, c’est la sociologie qui jaillit – une discipline qui n’est rien d’autre que la nouvelle philosophie grecque. En effet, de nouveau, avec lui, science et politique se réengendrent ensemble.

La sociologie, pour Karsenti, c’est une philosophie qui récuse en même temps la psychologie de l’introspection, et le pouvoir souverain. C’est une philosophie qui fait donc le deuil de ce qui a constitué ses deux piliers pendant des siècles : le sujet et le pouvoir. On pense à Hobbes, Machiavel, qui ont fait de ces deux sujets le sens de la réflexion philosophique, et que la sociologie vient « corriger ».

Ainsi la sociologie, c’est une philosophie qui revient aux fondations mêmes de la discipline, à savoir Platon.

Le dialogue chez Socrate, on l’a dit, est toujours un dialogue de personnes réelles. Or, les modernes, rappelle Karsenti, sont conscients qu’il n'y a d'individu qu'en société. Le « sujet » n’est plus l’identité privilégiée par la sociologie, qui permet aux individus de se penser au sein de la société à laquelle ils appartiennent et d’avoir sur elle un point de vue critique.

Entre la fin du XVIIIème siècle et le milieu du XIXème siècle, moment de bouleversement épistémologique à en croire Michel Foucault, les sociétés se mettent à parler d’elles-mêmes : la sociologie nait de ce geste et aborde ainsi la nouvelle philosophie comme une façon d’avoir une prise sur le devenir historique des sociétés.

Conclusion

Avec l’apport historique et critique de la sociologie, qui vient puiser dans les fondations de la philosophie grecque, la philosophie ne risque-t-elle pas d’y perdre son caractère de savoir désintéressé qui se maintient au-dessus des nécessités matérielles de la vie, et à l’occasion fournit le moyen d’échapper à leur emprise en préparant à bien mourir ?.

Certainement pas et elle aurait tout intérêt, d’après Bruno Karsenti, à accepter le dialogue avec les sciences sociales, qui n’affaiblissent pas la philosophie, mais la relancent, en lui donnant une chance d’ancrer sur discours dans son époque : celle des modernes.

Auteure de l'article :

Margaux Cassan est diplômée de l'ENS-PSL en Philosophie et religions, et est l'auteure de Paul Ricoeur, le courage du compromis. Linkedin