couverture du livre

L'innovation à l'épreuve de la philosophie



Internet, travail sur l'ADN, nanotechnologies... notre époque, riche en innovations, est en même temps confrontée aux risques que celles-ci font courir à l'humanité...

Qu'est-ce que la philosophie peut nous apporter face à ce problème ? Peut-elle nous permettre de concevoir une innovation responsable ?


Thématique : Transhumanisme


Qui sommes-nous et que voulons-nous ? C’est cela la question que pose l’innovation, de la même façon que la philosophie la met en exergue depuis 2500 ans.

C’est en ces termes que le philosophe Xavier Pavie, professeur à l’ESSEC et directeur de centre iMagination, conclut son dernier ouvrage L’innovation à l’épreuve de la philosophie paru aux Editions PUF. 

A travers ses lignes, l’auteur déploie une pensée originale et audacieuse qui nous rassure sur le devenir de l’humanité…à condition bien sûr de suivre la voie qui nous est proposée, pas facile tant elle nous amène à modifier notre logiciel de pensée. Une voie longue et sinueuse qui mérite d’être explorée car elle nous offre un avenir « humainement durable ».

Dans le tourbillon fou d’un monde d’inspiration capitaliste devenu ultra-matérialiste dont les innovations s’accélèrent à vitesse grand V, l’optimisme et la bienveillance de Xavier Pavie touchera toutes celles et tous ceux qui se posent une simple question : « où allons-nous ? ».

La magie de cet ouvrage nous incite à méditer sur notre devenir. Un futur qui se joue aujourd’hui, ici et maintenant.


Au seuil d’un changement paradigmatique


Comme l’a si bien dit Thucydide, philosophe et politicien Athénien : L’histoire n’est qu’un éternel recommencement.

Ainsi l’humanité se trouve à nouveau à la croisée des chemins. 

Cependant pour la première fois, l’élan vital créatif de l’homme, l’a conduit à des innovations qui menacent sa propre nature. Internet, le séquençage de l’ADN, les manipulations génomiques, les avancées du transhumanisme, les nanotechnologies sont des innovations paradigmatiques qui changent radicalement notre mode de vie et notre environnement.

Ce changement est majeur car il impacte sur l’évolution darwinienne de l’humanité. Mais comme le souligne très justement Xavier Pavie, l’être vivant n’a cessé d’innover tout au long de son histoire, et c’est bien l’absence d’innovation de certaines espèces qui, à un moment donné, les a fait disparaître. Leurs manques d’adaptation, d’évolution les ont condamnées à s’éteindre.

Il ne s’agit donc pas de condamner l’innovation car l’homme y est condamné pour survivre. Avec l’émergence d’êtres nouveaux, issus de la convergence sur l’humain des nouvelles technologies NBIC, l’enjeu réel pour l’homme est de se transformer pour préserver son espèce. 

Cet ouvrage nous oblige à réfléchir sur le rapport que l’homme entretient à la nature. 


Cartésianisme et transhumanisme


Depuis le XVIIème siècle, à l’aube de l’ère industrielle et sous l’influence du génie de René Descartes, l’homme s’est écarté de la magie et de ses mythes fondateurs. Ainsi il s’est octroyé son droit à dominer la nature et à la modifier. Le cartésianisme a sonné le glas de l’alchimie. L’homme s’est coupé de son âme. Ce qui a conduit la civilisation occidentale à un hypermatérialisme, un rationalisme poussé à l’extrême. 

Il semblerait que ce legs nourrisse aujourd’hui le courant de pensée transhumaniste. Ces technophiles pensent encore que l’homme peut dominer la nature. Ils rêvent de coloniser l’espace, de vaincre la mort, d’hybrider l’homme et les machines pensantes, de créer des cryptomonnaies. 

Alors que souhaitons-nous vraiment ? Quelle voie suivre ? La voie rapide, celle qui nous conduirait sur Mars et probablement à l’extinction de notre espèce ou celle plus longue et plus difficile qui nous permettrait de demeurer des Terriens aussi longtemps que possible ?


Dans l’antiquité grecque, les pythagoriciens ont symbolisé ce moment de bascule dans une vie par la lettre Y. Cela représente ce que l’on nomme en latin le « bivium », une route qui se sépare en deux. La voie qui consiste à persister dans son aveuglement et à accumuler les vices est courte et aisée. En revanche, à la vertu, les puissances divines ont mis l’obstacle de la sueur et le chemin pour y accéder est long et difficile. 

C’est assez troublant dans la mesure où les innovateurs de demain sont issus de la génération « Y ».


La voie de la philosophie


Ce chemin que nous propose Xavier Pavie dans son livre et qui implique pour l’avenir une innovation bienveillante suppose que l’innovateur se responsabilise, devienne conscient de ses actes et de leurs conséquences sur l’homme et la nature. 

Ainsi, l’auteur plaide pour une innovation-responsable dont les piliers tels que savoir se questionner sur les réponses à apporter aux besoins des individus, mesurer les conséquences directes de ses innovations et en considérer les impacts indirects nécessitent une transformation intérieure de celui qui créé.


Ce nouveau paradigme nous renvoie à l’allégorie de la Caverne chère à Platon. En effet dans son ouvrage majeur la République, le disciple de Socrate indique que si on laisse gouverner la Cité par les philosophes, ils convertiront la Cité à l’idée du Bien.

Cette issue possible ne pourra donc se réaliser que si les citoyens en général et les innovateurs en particulier se réconcilient avec la philosophie.  

Or cette discipline est aujourd’hui enferrée dans des concepts abscons et théoriques qui détournent tout un chacun de ce qui pourrait lui permettre de vivre mieux.

C’est ce malheureux cloisonnement entre théôria et praxis que souhaiterait abattre Xavier Pavie en nous préconisant les exercices spirituels des philosophes antiques que les stoïciens, les épicuriens et les cyniques pratiquaient en leur temps.

Cette voie de la sagesse est longue et difficilement praticable par le plus grand nombre car elle suppose une ascèse quotidienne. 

Ainsi l’auteur affirme avec force et vigueur que l’éducation de l’innovateur est à refaire, c’est son modèle qui est à repenser en repartant des fondamentaux dont les racines se trouvent dans la philosophie. L’innovateur doit mourir au profit de l’innovateur bienveillant, la destruction créatrice doit s’appliquer également à lui-même, il doit disparaître pour faire émerger une nouvelle forme d’innovateur : l’innovateur du XXIème siècle.


Hémisphère droit & gauche 


Je finirai par une réflexion plus personnelle de ce qui se joue en ce moment pour notre humanité… 

Aujourd’hui les sciences modernes avec la mécanique quantique et la révolution épigénétique qui renoue l’homme à son environnement réintroduisent une lecture platonicienne du réel. Néanmoins la pensée dominante dont les enfants sont nourris de la maternelle à la fin de leurs études supérieures, de 3 à 25 ans, par l’éducation nationale reste foncièrement aristotélicienne : causale, analytique, logique, pratique, efficace, objective…

Cette prise de conscience sur ces deux destins possibles, celui de la servitude (la voie courte) et celui de la liberté (la voie longue), est nécessaire afin que les générations futures développent l'imagination, la créativité, l'intuition, les capacités artistiques, apprendre à poser une problématique et utiliser leurs émotions. 


Xavier Pavie ne parle pas de l’asymétrie cérébrale dans son livre mais il est intéressant de se pencher de près sur cette découverte scientifique dans la mesure où le cerveau de l’homme est en évolution au regard du changement paradigmatique qu’induisent les nouvelles technologies. 

Cette dichotomie a été très à la mode dans les années 80 par la découverte des chercheurs Roger Wolcott Sperry (Prix Nobel de médecine en 1981) et Michael Gazzaniga qui ont démontré que les hémisphères cérébraux humains séparés pouvaient fonctionner de façon indépendante et aboutir à des raisonnements distincts à partir des informations auxquelles chacun de ces hémisphères avait accès. 

On a beaucoup parlé de cela pendant un moment puis c’est tombé dans l’oubli dans la mesure où des neurologues à l’esprit « très cartésien » en ont fait un mythe à déconstruire. Ce concept a d’ailleurs été caricaturé ainsi : les créatifs et les mystiques utiliseraient de manière prédominante leur « cerveau droit », global et visuel, tandis que les mathématiciens et les cartésiens privilégieraient leur « cerveau gauche », analytique et verbal.

Or il semblerait que le mode d'enseignement des dernières décennies soit adapté au cerveau gauche et représenterait ainsi un frein au changement paradigmatique en cours. 

De plus, l’intelligence artificielle est en passe de dépasser le cerveau humain sur des fonctionnalités traitées par l’hémisphère gauche. 

Si nous voulons mettre toutes les chances de notre côté pour ne pas se laisser dépasser par les machines, il faudrait sortir de cette zone de confort, oser le pas de côté. Cela voudrait dire : renouer avec la magie, l’alchimie spéculative de Jung et les exercices spirituels des philosophes antiques, des aptitudes qui seraient du ressort de notre hémisphère droit ? Peut-être…Pourquoi pas ? 


Plus prosaïquement Xavier Pavie encourage la transdisciplinarité et le chercheur François Taddei, président du CRI (centre de recherche interdisciplinaire) plaide pour une révolution de nos savoirs et le retour à l’école socratique : « connais-toi toi-même ».

Que leur voix soit entendue pour éviter aux générations futures la chute d’Icare !



Auteure de l'article :

Ferial Furon