couverture du livre

Baise ton prochain



Cet ouvrage propose une réflexion sur les Recherches sur l'origine de la vertu morale de Mandeville, livre qui apparaît comme le logiciel caché du capitalisme.

Trois siècles plus tard, on peut constater les effets, et les coûts, de ce pacte avec le diable...


Thématique : Economie


Le Mandeville Code

Ce livre est structuré comme un roman policier. On connaît le Da Vinci Code qui raconte l'histoire d'un secret qui doit être gardé, faute de quoi les fondements de la civilisation occidentale seraient ébranlés : Jésus de Nazareth a eu un enfant avec Marie Madeleine. Ici, nous sommes en quelque sorte en présence d'un Mandeville Code qui renvoie à un texte qui a été occulté car il contient les principes qui ont permis la construction du régime qui domine aujourd'hui entièrement le monde, le capitalisme. Sauf qu'ici, il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'un texte fondateur qui a réellement existé.


Un art de gouverner autrement plus retors que celui de Machiavel


Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin des passions, a en effet écrit un court libelle (12 pages) en 1714, qui s'intitule Recherches sur les origines de la vertu morale. Il accompagnait le texte le plus connu de Mandeville, La Fable des abeilles, et il a été occulté pour une bonne raison : il contient l'art de gouverner qui a permis la création du capitalisme. Un art bien plus retors que celui de Machiavel antérieur de deux siècles. Un art qui ne doit pas être dévoilé car, en livrant au public les principes de sa domination, il les rendrait inopérants. Ce petit texte est donc pensable comme un texte ésotérique. "Ésotérique" au sens premier du terme, qui désigne par exemple cet enseignement de Pythagore où les nombres et leurs lois permettent de parvenir à des vérités inaccessibles autrement. C'est justement ce que propose le texte de Mandeville : il promet l'accès à une vérité encore jamais dite, in―ouïe auparavant. Sauf que, pour y accéder, il faut passer par delà ce que nous ne sommes pas prêts à entendre. Cet enseignement est donc réservé à un petit nombre d'hommes affranchis des préjugés moraux du commun et appelés en conséquence à tisser ensemble un puissant réseau ésotérique.

C'est justement à cette finalité qu'a correspondu la création de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, par Friedrich Hayek (1899-1992), entouré de 35 membres lors de sa création, dont 8 reçurent ensuite le prix dit Nobel d'économie. Hayek, ce penseur d'origine viennoise, très érudit (économiste, philosophe, psychologue, historien, politologue), visait précisément à reconstruire le libéralisme à partir de fragments perdus de vue ou mal entendus depuis deux siècles et il y a tellement bien réussi qu'il est ensuite devenu chef de file de l'école dite "néolibérale" de Chicago, revendiquant le libre marché et le monétarisme et s'opposant à toute régulation. Ces fragments décisifs, Hayek les a notamment trouvés dans les propositions venues de Mandeville qu'il a tout simplement présenté comme le "Master Mind", un grand esprit, le maître à penser. S'appuyant sur un tel Esprit, cette petite Société d'affranchis s'est mise à fonctionner sous le mode du "prophétisme religieux". Une sorte de "secte" en somme qui a cherché à promouvoir une "utopie", selon le mot de Hayek, et qui a si bien réussi qu'elle a inventé la religion qui s'est mondialement imposée, celle du divin Marché, "ordre spontané" si parfait qu'il doit absolument être tenu à l'abri de toute tentative humaine de régulation. Ces affranchis ont souterrainement diffusé l'idée néolibérale avant que celle-ci ne s'empare officiellement du monde pour le reconfigurer entièrement à partir des années 1980. C'est ainsi que deux think tanks, parmi les nombreux issus de cette Société, ont joué un rôle décisif dans les arrivées au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne (1979) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1980) : respectivement l'Institute of Economic Affairs (créé en 1955) et l'Heritage Foundation (créé en 1973).


Deux classes, plus une.


Que contiennent donc les textes de Mandeville de si scandaleux qu'il a fallu l'occulter au grand public ? La fable des abeilles de Mandeville diffuse la maxime selon laquelle Les vices privés font la vertu publique. Ce qui veut dire qu'il faut laisser aller les pulsions, notamment d'avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu'elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu'il encourage explicitement les vices, a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1723, puis mis à l'index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745. On a alors transformé le nom de Mandeville en Man Devil, l'homme du diable.

Quant aux Recherches sur les origines de la vertu morale, elles contiennent le mode d'emploi politique pour faire passer une idée si scandaleuse. Pour que cette "morale" passe sans qu'elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C'est là qu'intervient l'art de gouverner mis au point par Mandeville.

Si l'on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c'est la ruse qu'il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre une si sage recommandation de modération. Pour qu'ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc ― rançon de leur égoïsme ― qu'à les payer. Mais, comme ils sont nombreux et qu'il n'y aurait jamais assez d'argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien ― sinon un peu de vent. C'est en effet en parole qu'on peut les payer, avec des flatteries célébrant l'étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue pour Mandeville l'essence du Politique, le cœur de l'économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.


Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n'est pas efficace composent une classe d'individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu'à leurs avantages personnels : c'est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants... Mais cette petite classe vile d'irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet la création en regard d'une large classe vertueuse composée de créatures qui pourront se targuer d'avoir réussi là où les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C'est là où le génie de Mandeville s'exprime. Il montre que cette manipulation politique n'a qu'un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée, dit-il, des pires d'entre tous les hommes (the very worst of them", des pervers en somme), qui se caractérisent de faire semblant d'obéir à la loi dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d'en tirer tous les bénéfices possibles. Ceux de cette troisième classe simulent l'abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.

Ils forment donc cette troisième classe d'ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l'esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l'abnégation et à l'honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Le "psy" Mandeville peut donc être crédité de l'invention de l'inconscient (les hommes ne sont pas là où ils pensent). Une invention qu'il a immédiatement utilisée pour manipuler les braves névrosés en leur servant leur phantasme préféré (la vertu), ce qui est aussitôt mis à profit par les pervers de la 3e classe. C'est donc à une révision drastique de nos connaissances que ce petit texte invite : l'invention de l'inconscient ne date pas de Freud en 1900, mais est antérieure de deux siècles, avec Mandeville. Elle est en fait contemporaine de la naissance du capitalisme et a d'abord servi à tenir les hommes en bride.


Enfin coup de grâce, c'est le cas de le dire car Mandeville entre alors dans le plan théologique. C'est tout simplement une nouvelle religion qu'il annonce. Une nouvelle religion qui bouscule les prêches classiques sur le bien et le mal. Car cette élection des salauds (les "pires d'entre tous") pourrait bien, en définitive, être voulue par Dieu. En effet, si Dieu a fait les hommes imparfaits, cupides, menteurs, ce pourrait bien être, selon Mandeville, à dessein. Ce que Mandeville suggère, c'est que le temps des hommes saints, ou supposés tels, est révolu, terminé. Il faut confier son destin aux pires d'entre les hommes, ceux qui veulent toujours plus quels que soient les moyens employés, car c'est la seule voie possible pour que la richesse s'accroisse et, de là, ruisselle sur le reste des hommes. Ce qui permettra à un grand nombre d'entre eux d'atteindre le bonheur temporel, c'est-à-dire le paradis sur terre.

Il est clair que cet ensemble de thèses ne devait surtout pas être dévoilé au grand public car il divulgue la manipulation dont devait être victime le plus grand nombre.


Une quadruple occultation des thèses de Mandeville.


C'est ainsi que les thèses de Mandeville ont été occultées, par quatre moyens.

1° Elles sont vouées à être inentendues car elles disent que ce à quoi nous tenons le plus, notre image altruiste, est inauthentique. Que notre vertu est toc. Il ne suffira donc que de quelques actions pour effacer une affirmation aussi insupportable.

2° On aidera ainsi à cet oubli en brûlant les livres de Mandeville dans toute l'Europe ce qui est un excellent moyen pour faire disparaître ses thèses.

Adam Smith (1723-1790) sera à la tâche pour le troisième refoulement. Il fera du Mandeville sans Mandeville. Smith dénoncera l'œuvre de Mandeville comme "licencieuse". Et il reprendra le grand principe mandevillien en bannissant le mot "vice" pour le remplacer par celui de "self love", d'apparence plus neutre. Enfin, il écrira un autre traité, la Théorie des sentiments moraux (1759), privilégiant la notion de sympathie sans jamais dire comment cela se combine avec l'égoïsme impliqué par le self love. Le résultat fut probant : Mandeville a disparu de l'histoire de la pensée économique et on fait depuis lors commencer la science économique à Adam Smith.

4° Cette occultation de Mandeville sera, plus d'un siècle après Smith, parachevée par Max Weber, dans son fameux ouvrage, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905, puis 1920). L'éminent sociologue explique le développement du capitalisme à partir du XVIIIe siècle par l'influence de l'ethos protestant, comme tel puritain et ascétique. Or, si l'on examine les nombreuses sources de l'analyse de Max Weber, on constate que l'éminent sociologue n'a rien de moins que retranché aux minutieuses enquêtes qu'il a menées sur les courants protestants à partir du XVIIe siècle (le calvinisme, le piétisme, le méthodisme et les sectes baptistes) un auteur majeur qui affichait pourtant son calvinisme (la nature humaine, après la Chute, ne peut être que viciée) et qui avait travaillé sur la formation de la richesse : Mandeville. Lequel dit l'exact contraire de Weber : ce n'est pas la vertu, mais le vice qui se trouve à l'origine de ce que, à partir de Marx et Engels, on appellera le capitalisme.


Un tournant pervers dans la civilisation.


S'il faut réintroduire Mandeville dans les circuits de pensée et l'arracher aux cercles néolibéraux qui l'ont accaparé, c'est qu'il dit sans aucun fard les conditions dans lesquelles le capitalisme a été créé et qu'il révèle en quoi le capitalisme a constitué un tournant pervers dans la civilisation occidentale qui a ensuite gagné le monde. Ce tournant pervers, préconisé par Mandeville, n'a fait que s'amplifier avec l'apparition de la forme actuelle du capitalisme : le capitalisme financier résultant directement de l'action des nombreux think tanks créés par la Société du Mont-Pèlerin. Or, ce capitalisme financier expose crûment son fétichisme de l'argent.

L'extrême intérêt théorique de Mandeville est qu'il permet jeter un pont entre Marx et Freud en éclairant d'un jour neuf le fétichisme de l'argent. En effet, il pose l'hypothèse d'une division subjective (ce que l'homme veut bien savoir sur lui, ce qu'il ne veut pas savoir), mais aussi et surtout il met cette division subjective en relation avec la division en classes de la société. C'est là une conjoncture qui devrait permettre de réveiller les freudo-marxistes de leur long sommeil (pour ne pas dire coma) traumatique. Beaucoup de penseurs ― de Reich à Althusser, en passant par les penseurs de l'école de Francfort comme Erich Fromm, Herbert Marcuse, Theodor Adorno et Max Horkheimer ― ont en effet tenté d'articuler l'analyse freudienne des processus psychiques et l'analyse marxiste des processus sociaux. Ils croyaient cette synthèse entre division subjective et division en classes à portée de main. Toujours annoncée et toujours différée au cours du XXe siècle, elle n'est jamais venue et la possibilité de la critique radicale du monde capitaliste s'est depuis lors engourdie sur ce douloureux échec.


Le fétichisme de l'argent.


C'est justement par la notion de fétichisme qu'on peut lier ces deux auteurs. Marx parle en effet du fétichisme de la marchandise et de l'argent et Freud aborde la question du fétichisme dans l'analyse des perversions sexuelles qu'il a développée à la suite des travaux de Krafft-Ebing (Psychopathiasexualis, en 1886). Mais comment lier les deux ? Ce petit texte oublié de Mandeville donne des pistes nouvelles car il introduit une question laissée de côté par Freud, celle des perversions sociales. Il permet de penser que le fétiche de la 3e classe dont parle Mandeville, aujourd'hui l'hyperclasse financière, c'est l'argent.

Voici les trois qualités principales qui permettent à l'argent, dans les sociétés capitalistes modernes, de fonctionner comme fétiche et même comme super fétiche.

1° Il peut être dissimulé (par exemple, aujourd'hui, par l'optimisation et l'évasion fiscales), de sorte que celui qui le possède peut continuer de paraître comme les autres, ceux qui ont accepté de renoncer à satisfaire toutes leurs appétences (par exemple, en payant leurs impôts), et jouir ainsi du plaisir de paraître vertueux.

2° L'argent est le grand équivalent général qui permet de tout acheter, surtout toutes les jouissances.

3° L'argent possède la qualité extraordinaire de pouvoir s'auto-engendrer. C'est ainsi, par exemple, que la fortune de Bernard Arnault (longtemps expatrié fiscal dans le but avoué de ne pas payer d’impôts en France) est passée de 72 milliards à 100 milliards de dollars entre 2018 et 2019 (devenant ainsi la troisième fortune mondiale).
Les thèses de Mandeville permettent en somme de comprendre que le but de la 3e classe, c'est tout simplement la richesse infinie.


Conséquences catastrophiques de la réussite du projet mandevillien.


On sait aujourd'hui que le projet mandevillien pour passer de la pénurie à l’abondance a réussi. Les derniers travaux de Piketty permettent de dire que le monde en 2000 était globalement 100 fois plus riche que celui de 1700. Quel est le prix à payer pour ce prodige ? Des inégalités de patrimoine énormes et… la destruction du monde. Pour que le Marché marche, il faut que tout ce qui peut être exploité le soit sans aucune retenue. Le résultat est manifeste : le monde n'est plus qu'un immense complexe de ressources à exploiter de façon rationnelle et industrielle. Or, quand on exploite à outrance le monde, on le salit peu à peu et on le détruit irrémédiablement.

Cela peut se dire ainsi : le pervers capitaliste cache le trou du monde son manque, la pénurie permanente caractérisant les modes de production antérieur – en y posant le super-fétiche argent. Mais, ce faisant, il couvre le monde de merde. Car l’argent c'est Freud qui nous l'a révélé , c’est de la merde. C’est de la merde parce que la merde, c’est de l’argent. Une équivalence qui remonte à la phase anale où l'enfant est celui qui dit en quelque sorte : "Ma merde contre un cadeau. Puis, ce cadeau contre un autre objet. Puis cet objet contre de l'argent". De sorte que, derrière toutes les transactions humaines, perdure cette tractation archaïque.

Lorsqu'on tombe sur un texte de Freud de 1908 (Névrose, psychose et perversion), comment ne pas penser à Man Devil, celui qui a montré la voie pour devenir riche, à la lecture de ce passage : L’or, dont le Diable fait cadeau à ses adorateurs, se change en excréments après son départ ? Nous y sommes : notre monde est devenu immonde. Saturé de pollutions et d'immondices.


Un monde immonde


Cet essai se termine sur un commentaire de l'œuvre crée par l’artiste belge Wim Delvoye (2000), intitulée Cloaca. Il s'agit d'une machine industrielle qui produit des excréments ensuite emballés sous vide et marqués d’un logo qui pastiche ceux de Ford et de Coca-Cola. Le tout est coté en bourse. Cette œuvre est donc analysée comme une métaphore parfaite de cette conversion de la merde en argent et de l’argent en merde qui se trouve au cœur du capitalisme.

En conclusion, viennent quelques pistes pour sortir de cette forme perverse de civilisation avant qu'il ne soit trop tard.


Auteur de l'article :

Dany-Robert Dufour, philosophe, professeur à l'université Paris VIII retraité. En savoir +