1. Accueil
  2. Auteurs
  3. Rousseau
  4. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
  5. Page 3
couverture du livre

Résumé du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (page 3)

Introduction

Rousseau commence son introduction par une définition plus rigoureuse de ce qu’il entend par le concept d’inégalité.

Je conçois dans l'espèce humaine deux sortes d'inégalité ; l'une que j'appelle naturelle ou physique, parce qu'elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l'esprit, ou de l'âme, l'autre qu'on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de convention, et qu'elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes 1.


En lisant Rousseau, on réalise assez vite que quand Rousseau mobilise le concept d’inégalité, c’est toujours pour parler de « l’inégalité politique ». Il n’est pas anodin que le philosophe utilise plutôt le terme de « différence » pour qualifier les inégalités naturelles : la différence n’implique pas une injustice, ce que le concept d’inégalités implique toujours.

Chez Rousseau, malgré les « différences » entre les hommes (leur âge, leur taille ou leur force), l’état de nature est plutôt soumis à un régime d’égalité, parce que ces différences ne sont pas discriminantes. Dans l’état civil au contraire, les différences instituées génèrent des différences de traitement. C’est quand naît cette injustice que l’on peut mobiliser à bon escient le terme d’inégalité.

NB :
Aujourd’hui, l’Observatoire des inégalités ne dit pas autre chose : On peut parler d’inégalité quand une personne ou un groupe détient des ressources, exerce des pratiques ou a accès à des biens et services socialement hiérarchisés. Si on ne peut pas faire de hiérarchie, alors on parle de « différence ».


Si Rousseau s’intéresse à ces questions, c’est pour répondre à d’autres philosophes qui, avant lui, ont tenté d’y répondre. En introduction du Discours sur l’origine des inégalités, Rousseau présente ainsi son propos :

Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu’à l’état de nature, mais aucun d’eux n’y est arrivé.
Les uns n’ont point balancé à supposer à l’homme dans cet état la notion du juste et de l’injuste, sans se soucier de montrer qu’il dût avoir cette notion, ni même qu’elle lui fût utile.
D’autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu’ils entendaient par appartenir ; d’autres donnant d’abord au plus fort l’autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement, sans songer au temps qui dut s’écouler avant que le sens des mots d’autorité et de gouvernement pût exister parmi les hommes.
Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d’avidité, d’oppression, de désirs, et d’orgueil, ont transporté à l’état de nature des idées qu’ils avaient prises dans la société. Ils parlaient de l’homme sauvage, et ils peignaient l’homme civil.


C’est à Thomas Hobbes et à Locke que Rousseau s’adresse ici, bien que sans les nommer. Nous devons consacrer quelques paragraphes à ces philosophes avant de nous replonger dans la lecture. La raison principale de l’écriture de ce texte ? Répondre à ces philosophes qui ont échoué à comprendre et appréhender les fondements de la société. Dans le corps du texte, Thomas Hobbes est directement cité, tandis que Locke apparaît dans les notes.

Rousseau face à Locke : le couple est-il naturel ?

Pour traiter de sujets comme la morale, la religion, la langue ou encore l’économie, les philosophes interrogent tous « la morale naturelle », « la religion naturelle », « la langue naturelle » ou encore « l’économie naturelle ».

Mais pour Rousseau, il s’agit là d’une façon biaisée d’envisager la nature. Ses « adversaires » lui associent toute une panoplie d’attributs qui sont en réalité des attributs de l’homme civil.

L’homme purement naturel, réduit pour Rousseau à son strict caractère biologique, est infiniment plus nu qu’on ne le décrit habituellement. L’homme dans l’état de nature n’a pas de vêtement, n’a pas besoin du couple, de la famille, ou de la parole. Tout ceci relève chez Rousseau d’une convention.

D’autres, comme Locke, dans le Second Traité du Gouvernement civil y voyaient un fait naturel.


Dans la note 12, Rousseau cite longuement Locke expliquant que la naturalité de la société conjugale vient de ce que, puisque la fin de la société entre le mâle et la femelle [n’est] pas simplement de procréer, mais de continuer l'espèce, cette société doit durer, même après la procréation, du moins aussi longtemps qu'il est nécessaire pour la nourriture et la conservation des procréés, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. 1


À cela, Rousseau répondra que :


- La praticité de la société conjugale ne veut pas dire qu’elle soit naturelle (a)


- L’étude de la nature montre bien que la théorie de Locke selon laquelle les animaux de proie ont des sociétés conjugales plus longues ne se vérifie pas dans l’histoire (b)

Et en effet, dans « De la société politique ou civile », Locke écrit :

Mais à l’égard des bêtes de proie, la société dure plus longtemps, à cause que la mère ne pouvant pas bien pourvoir à sa subsistance propre, et nourrir en même temps ses petits par sa seule proie, qui est une voie de se nourrir, et plus laborieuse et plus dangereuse que n’est celle de se nourrir d’herbe, l’assistance du mâle est tout à fait nécessaire pour le maintien de leur commune famille, si l’on peut user de ce terme, laquelle, jusqu’à ce qu’elle puisse aller chercher quelque proie, ne saurait subsister que par les soins du mâle et de la femelle

Par bêtes de proie, il entend les animaux carnivores – donc prédateurs (dont l’homme, pour Locke, fait aussi sans doute partie).


- La nécessité d’élever longtemps des enfants en commun ne prend pas en considération le fait que les enfants, dans l’état de nature, étaient plus robustes et plus autonomes bien plus jeunes qu’ils ne le sont dans l’état civilisé. Ils n’ont aucunement besoin de leurs deux parents pour subvenir à leurs besoins (c)


- Dans l’état de nature, les hommes n’avaient pas besoin de telle femme pour s’occuper de leurs enfants mais « d’une » femme, de la même façon qu’une femme n’avait pas besoin de tel mais « d’un » homme. Rousseau ne croit pas dans la fidélité. Là encore, l’argument de l’utilité qui fait la nécessité est caduc. (d)

Rousseau face à Thomas Hobbes : l’homme est-il naturellement bon ?

De la même façon que Rousseau ne veut pas croire que le couple ait existé dans l’état de nature, il refuse le fameux adage de Thomas Hobbes pour qui l’homme est un loup pour l’homme. Pour rappel, chez Thomas Hobbes, c’est l’institution de l’État – le Léviathan – qui assure la sécurité des hommes et rétablit un climat de paix. Dans le corps du texte, Rousseau cite explicitement Thomas Hobbes.

N'allons pas surtout conclure avec Thomas Hobbes que pour n'avoir aucune idée de la bonté, l'homme soit naturellement méchant, qu'il soit vicieux parce qu'il ne connaît pas la vertu, qu'il refuse toujours à ses semblables des services qu'il ne croit pas leur devoir, ni qu'en vertu du droit qu'il s'attribue avec raison aux choses dont il a besoin, il s'imagine follement être le seul propriétaire de tout l'univers.


Le Léviathan a un siècle quand le second Discours paraît. Dans ce texte, Thomas Hobbes défend l’idée que l’état de nature est un état de guerre perpétuel entre des hommes qui luttent pour leur survie. Dans l’état de nature, les hommes tendent à s’attaquer et se détruire les uns les autres.

À ceux qui disent (comme Rousseau) que l’homme est bon par nature, Thomas Hobbes rétorque :

Qu'il se demande quelle opinion il a de ses compatriotes, quand il voyage armé ; de ses concitoyens, quand il verrouille ses portes ; de ses enfants et de ses domestiques, quand il ferme ses coffres à clef.


Nous verrons un peu plus loin quelle est la position de Rousseau sur ce sujet.

C’est dans ce contexte philosophique, saturé par les penseurs du droit naturel, que Rousseau s’inscrit.

Auteure de l'ouvrage :

Margaux Cassan est diplômée de l'ENS-PSL en Philosophie et religions, et est l'auteure de Paul Ricoeur, le courage du compromis. Linkedin

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Rousseau : lecture suivie