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couverture du livre

Résumé du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (page 5)

État de nature : fiction ou primitivisme ?

Il faut encore dire un mot de l’état de nature. Il semble y avoir une confusion entre l’homme à l’état de nature entendu comme une fiction historique ou empirique sur l’homme antérieur à la civilisation, et une réflexion sur les sociétés primitives contemporaines à Rousseau, que le philosophe appelle « les peuples sauvages ».


Certains commentateurs comme Stéphane Corbin dans « Rousseau anthropologue de la domination » considèrent que Rousseau ne fait pas de confusion entre état de nature et sociétés primitives. Les sociétés primitives sont des sociétés commencées, qui n’ont pas opéré la division du travail (au sens d’Adam Smith) qui a créé tant d’inégalités. Autrement dit, ce ne serait pas tant la société en tant que celle qui produirait l’inégalité mais la décision des hommes des sociétés dites occidentales à se partager le travail et donc à dépendre des autres.

Cela dit, Rousseau parle d’état de nature pour parler indifféremment de peuples comme les Hottentots du cap de Bonne-Espérance, les « barbares » des Caraïbes ou des Antilles, et d’une forme de modèle théorique qui lui sert de clef d’intelligibilité. Aussi, une confusion s’établit-elle entre les « sauvages » réels, ceux des sociétés commencées qui ne sont pas entrées dans la division du travail, et ceux qu’il imagine, avant la création des sociétés. Rousseau est un grand lecteur des récits de voyage.

À cette confusion s’ajoute une forme de naïveté propre à son époque sur ce que Rousseau appelle « les sauvages ». Rousseau écrit volontiers :

Les Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui jusqu’ici s’est écarté le moins de l’état de nature, sont précisément les plus paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à la jalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité 1


On parle souvent à propos de Rousseau du « mythe du bon sauvage », qui voudrait que Rousseau défende avec une candeur crédule la vie idéalement paisible des peuples primitifs, qui vivraient heureux car dénués des passions artificielles de la société et du progrès technique. En fait, Rousseau n’utilise jamais le terme de « mythe du bon sauvage ».

Mais il se plaît volontiers à comparer les « peuples sauvages » à nos sociétés civiles pour défendre les premiers, comme dans l’extrait suivant : Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, au moins de ceux que nous n’avons pas perdus avec nos liqueurs fortes [cf. NB] ; quand on sait qu’ils ne connaissent presque d’autres maladies que les blessures et la vieillesse, on est très porté à croire qu’on ferait aisément l’histoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles.


NB :
La traite de l’eau de vie au XVIIème siècle a constitué un véritable fléau pour les communautés autochtones d’Amérique.


Même si l’homme à l’état de nature, à l’instar de l’animal, n’a pas besoin de médecine ni de progrès technique pour vivre, il n’est pas équivalent à l’animal.

Rousseau s’attèle donc à un nouvel arsenal conceptuel classique de la philosophie : différencier l’homme de l’animal. Si l’homme à l’état de nature vit nu, loin des progrès techniques et de la médecine, qu’est-ce qui le différencie de l’animal ?


1. Sa qualité d’agent libre. Toutefois, cette liberté ne constitue pas un avantage, du moins pas entièrement. Il est vrai que l’instinct mène parfois à la mort de l’animal, dans des situations où un homme libre aurait pu assurer sa survie : C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, nous dit Rousseau.

Mais la liberté de l’homme le mène elle aussi à sa perte. En effet, c’est parce que les hommes sont libres qu’ils se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort, parce que l’esprit entrave les sens. Un pigeon affamé se laisserait mourir à côté des meilleures viandes en les délaissant, l’homme rassasié se rendrait malade en se gavant de viandes dont il est déjà repu. La liberté n’est pas un don pour celui qui ne sait en user.

La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister.


2. Rousseau repère un deuxième élément qui distingue l’homme de l’animal : il s’agit de la perfectibilité. Chez Rousseau, la perfectibilité désigne :

la faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans
.

Autrement dit, la perfectibilité désigne à la fois la possibilité de développer des capacités nouvelles au long de sa vie et la façon dont l’espèce elle-même progresse au fil des siècles. Là aussi, cette faculté joue plutôt en sa défaveur. Rousseau qui aime la radicalité y voit même la source de tous les malheurs de l’homme.

En effet, c’est cette capacité de se perfectionner qui lui permet à la fois de développer des capacités tout au long de sa vie et de les perdre en vieillissant. Celui qui a tout à gagner a aussi tout à perdre : ainsi l’homme devient-il « imbécile » avec le temps et devient plus bas que la bête même. Rousseau confirme son pessimisme vis-à-vis de l’homme civil.


Même s’il existe ces deux distinctions entre l’homme et l’animal, il y a plus de différence entre tel homme et un autre qu’entre l’Homme et l’animal. En effet, les hommes se distinguent les uns des autres par leurs désirs et leurs passions, dont l’Homme à l’état de nature était dépourvu.

Comme l’animal, les désirs de l’homme à l’état de nature étaient équivalents à ses besoins. À la différence de l’homme civil, l’homme sauvage n’a donc ni passion ni imagination. Nous reviendrons sur ce point.

Auteure de l'ouvrage :

Margaux Cassan est diplômée de l'ENS-PSL en Philosophie et religions, et est l'auteure de Paul Ricoeur, le courage du compromis. Linkedin

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Rousseau : lecture suivie