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couverture du livre

Résumé du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (page 6)


Ce constat permet pour l’heure à Rousseau d’avancer dans son raisonnement. Sachant que l’homme à l’état de nature n’avait pas d’imagination et que ses désirs n’outrepassaient pas ses besoins – sachant aussi que les hommes n’étaient pas organisés en société et qu’ils ne communiquaient pas, comment l’homme a-t-il pu faire de si grandes découvertes ? D’où vient le feu ? L’agriculture ?


C’est pour répondre à ces questions que Rousseau s’attaque à l’origine du langage. Comment est né le langage ? L’enjeu du texte n’est pas de déterminer l’origine historique du langage. L’origine des langues, pour Rousseau, est un « embarras ».

1. En effet, le philosophe explique que lorsque la mère dicte à l’enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose 1 elle dicte nécessairement un langage déjà formé. Autrement dit, la nécessité du nourrisson d’informer sa mère sur ses besoins ne permet pas de comprendre comment est né le langage mais seulement pourquoi il est nécessaire.

2. Deuxième difficulté : chez Rousseau, l’homme a besoin de penser pour parler, mais il a aussi besoin de parler pour penser. De la poule ou de l’œuf, qui est né le premier ?


Rousseau décrit ainsi le cheminement du langage : d’une part, un cri arraché par l’instinct, qu’il appelle le cri de la nature. Celui-ci intervient dès lors que l’homme doit demander de l’aide, ou se sent directement en danger. Quand ils furent plus nombreux, ils commencèrent à montrer les objets du doigt et prononcer des sons imitatifs. Puis on trouva des mots qui n’imitaient plus seulement l’objet mais le désignaient sans que l’articulation de la voix ne soit en rapport direct avec lui.


Dans cet état premier du langage, chaque mot avait à la fois une signification beaucoup plus étendue (ils donnèrent d’abord à chaque mot le sens d’une proposition entière) et beaucoup plus singulière (Si un chêne s’appelait A, un autre chêne s’appelait B). Ce n’est qu’après que vinrent les idées générales, sans que Rousseau précise comment les hommes se sont mis d’accord sur le choix des mots qui exprimeraient les choses.

Les premiers mots ont une signification très ample : c’est une manière d’exprimer un désir, un besoin, une satisfaction.

Mais à mesure que le langage évolue, les mots dépassent le simple champ de la sensibilité de celui qui les exprime. Les choses du monde - un arbre par exemple - ne sont plus simplement des réalités physiques que l’on pointe du doigt en prononçant un mot mais aussi des objets que l’on peut imaginer sans les avoir devant les yeux. On peut prononcer le mot « arbre » et se figurer une image sans être en forêt.


Sur cette question, Rousseau se dit tributaire de l’abbé de Condillac (1714-1780), même s’il trouve que ce dernier commet la même erreur que les philosophes qui transposent sur l’état de nature des idées qu’ils voient dans la société (voir introduction).

Leur principal point de discorde tient donc en cela que Rousseau voit dans le langage une rupture avec la nécessité quand Condillac conçoit le langage comme une façon d’exprimer la nécessité. On l’a vu, pour Rousseau, il y a langage dès lors que l’homme sort de l’état de nature, c’est-à-dire quand il veut exprimer des désirs, et plus seulement des besoins. Pour Condillac, le langage lui est naturel.


Finalement, Rousseau assume de ne pas résoudre la question de l’origine des langues, dont il finit par insinuer que la création est le fait de Dieu. Chez Rousseau, Dieu a tiré l’homme de l’état de nature, a voulu les inégalités. Mais dans ce livre, il évacue cette Genèse : Rousseau se propose ici de ne s’intéresser qu’à ce que le genre humain serait devenu s’il était « adonné à lui-même », sans le concours du divin.

A la fin de son développement, le philosophe laisse ouverte la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée, à l’institution des langues, ou des langues déjà inventées, à l’établissement de la société.


Dans le paragraphe suivant, Rousseau peut donc se confronter à un nouveau problème. L’homme à l’état de nature était-il misérable ? Je sais [qu’on] nous répète sans cesse que rien n’eût été si misérable que l’homme dans cet état.

D’après la définition qu’en donne Rousseau ici, est misérable quiconque doit subir une privation douloureuse. Or, les paragraphes qui précèdent ont montré que pour Rousseau, l’homme à l’état de nature n’avait pas de désirs, mais que des besoins, eux-mêmes satisfaits par la nature. L’homme civil, au contraire, est frustré de désirs non assouvis, une frustration telle que certains d’entre eux vont jusqu’à se donner la mort. Le suicide, fait commun de nos sociétés, est impensable dans l’état de nature.


NB :
En 1778, Jean-Jacques Rousseau est isolé. Quand il meurt subitement le 2 juillet dans le château d’Ermenonville tenu par son ami le marquis de Girardin, certains sont convaincus qu’il s’agit là d’un suicide. Depuis plusieurs années en effet, Rousseau devait composer avec des crises de paranoïa.
La folie de Jean-Jacques a défrayé la chronique après l’écriture de Rousseau juge de Jean-Jacques. Dans ce texte (sous forme de tract), le philosophe laisse libre cours à son délire de persécution. Il distribue le tract dans les rues de Paris ; il raconte être la cible de l’Europe entière.


Cette persécution dont il fait l’objet, si l’on revient au texte, n’aurait pas existé dans l’état de nature, où les hommes ne connaissent ni la méchanceté ni la jalousie. Un nouveau concept apparaît ici : celui du vice.

Pour Rousseau, l’état de nature ne connaît pas le vice au sens ordinaire - il ne précise pas ce que désigne ce sens ordinaire. Mais il explique que les hommes dans l’état de nature sont dénués de vice au sens où ils ne nuisent pas, par leurs actes, à la conservation de leur espèce (en substance, par exemple, ne provoquent par des guerres par convoitise).


Rousseau emprunte sans doute la définition du vice aux auteurs classiques de la philosophie, pour qui le vice désigne soit :

- Soit la connaissance des mauvais principes (autrement dit du mal) ;

- Soit l’application des mauvais principes. Pour Socrate par exemple, le vice existe quand les hommes, ne connaissant pas la voie de la vertu, empruntent la voie du vice. Autrement dit, si les hommes font le mal, c’est parce qu’ils ignorent la voie de la vertu.


Chez Rousseau, le vice (l’application du mal) n’est pas le fait de l’ignorance de la voie de la vertu. Les hommes étant des agents libres, ils prennent « volontairement » la voie du vice, autrement dit, celle de l’excès.

Chez tous les philosophes, il y a vice quand il y a « démesure ».

Auteure de l'ouvrage :

Margaux Cassan est diplômée de l'ENS-PSL en Philosophie et religions, et est l'auteure de Paul Ricoeur, le courage du compromis. Linkedin

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Rousseau : lecture suivie