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couverture du livre

Résumé de : Correspondance avec Karl Jaspers

De 1920 à 1963, Heidegger et Jaspers ont entretenu une étroite correspondance : plus de 150 lettres, qui livrent un précieux éclairage sur la personnalité des deux hommes…

Celles-ci ont été réunies dans cet ouvrage publié aux éditions Gallimard.

C’est donc avec une grande curiosité que l’on se plonge dans la lecture de ces lettres : elles révèlent de profondes divergences, tant philosophiques que politiques, entre les deux penseurs, qui s’éloigneront ainsi jusqu’à la rupture…


Du même auteur : Etre et Temps - Introduction à la recherche phénoménologique


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Contexte

Ainsi que le confie Karl Jaspers dans son Autobiographie philosophique 1, tout commence par un anniversaire : celui de Husserl, à Fribourg.

Autour de la table, outre Husserl, sa femme et quelques amis, Martin Heidegger, présenté comme l’enfant phénoménologique à Karl Jaspers et sa femme. Les deux hommes sympathisent, autour du cas d’une étudiante refusée au séminaire de Husserl à cause de problèmes d’ordre administratif. Cette solidarité contre l’ordre académique établi rapproche les deux hommes. Karl Jaspers lui rend visite, l’amitié se renforce et débute entre eux une correspondance.


Karl Jaspers a alors 37 ans. De 6 ans l’aîné de Heidegger, il est professeur de psychologie à la faculté de Heidelberg, et travaille dans un hôpital psychiatrique de la ville.

Heidegger lui est professeur de philosophie à l’université de Fribourg : il vient de reprendre son enseignement, après avoir été mobilisé deux ans pendant la guerre de 14-18.

Si Heidegger s’adresse d’abord à lui avec déférence, comme un aîné, Karl Jaspers le met à l’aise avec humour : Encore une remarque : voudrez-vous bien ne pas me donner le titre de « professeur » ? Depuis quand avons-nous donc engagé une relation philosophique ? Ou bien avez-vous si peu confiance en moi ? 2.

La naissance d’une amitié

Les deux hommes échangent alors comme des pairs, réunis dans un même rejet des difficultés académiques et universitaires.

Leurs étudiants sont eux-mêmes la cible de leurs récriminations. Ainsi Heidegger :

L’opinion que j’ai des étudiants et même des étudiantes d’aujourd’hui a perdu tout optimisme : les meilleurs eux-mêmes sont ou bien des illuminés (des théosophes qui sont déjà venus se nicher dans la théologie protestante) […] ou bien au contraire ils tombent dans une boulimie de lectures malsaines et un savoir touche-à-tout, c’est-à-dire sans rien de bon 3.


Heidegger décoche des traits féroces contre certains d’entre eux :

C’est le deuxième semestre que M.N. est ici – je ne dirais pas que je le connais, ce qui n’est pas facile en ce qui le concerne – non qu’il soit une nature très compliquée, mais parce qu’il est tout à fait instable, sans soin et peut-être somme toute inauthentique.

Quand il est arrivé cet été, il s’est entièrement enthousiasmé pour Husserl, chaque trivialité était une révélation, chaque formulation une phrase classique, il lisait des manuscrits pour Husserl, en recopiait et ne le quittait plus, il avait même en projet un travail philosophique sur la langue.

Au début de ce semestre, il a dû se passer quelque chose entre les deux hommes ; Husserl est à présent l’objet d’un refus radical, des critiques que j’exprime sont prises puérilement dans un sens unilatéral. Et là-dedans il n’y a presque rien de compris.

Il a autour de lui un certain cercle de gens médiocres, toujours à se retrouver pour jacasser, qui ont essayé de s’accrocher à moi, sans d’ailleurs y parvenir. Ils pensent qu’en répétant des phrases tirées de mes cours, c’est gagné. Mais ils ne remarquent pas combien je les tiens étroitement sous mon contrôle. […]

Comme au dernier semestre avec Husserl, il ne jure à présent que par mon cours, qu’il n’a pas compris 4.


Surtout les deux hommes évoquent le « bal » des nominations, espérant obtenir tel poste, se lamentant quand il est attribué à un rival plus heureux, et lui envoyant quelques piques au passage. Rien que de très classique dans une carrière universitaire !


Heidegger rédige un compte-rendu critique de la Psychologie des conceptions du monde de Karl Jaspers. Celui-ci en est ému :

J’espère que vous êtes sérieux quand vous parlez de venir nous voir cet automne […] J’aimerais alors parler avec vous de votre critique, que j’ai lue de près désormais. […] A mon avis, votre commentaire est, de tous ceux que j’ai lus, celui qui fouille le plus profond à la racine de ce qui est pensé. C’est pourquoi j’en fus réellement touché en moi-même. […]

J’ai trouvé quelques jugements injustes. J’ai pourtant tout reporté à la discussion de vive voix. Je conçois mieux par question et réponse que sous la forme de l’exposé.

Mais aucun des jeunes « philosophes » ne m’intéresse plus que vous. Votre critique peut me faire du bien. Elle m’a déjà fait du bien, car elle oblige à un ressaisissement réel et n’autorise pas le repos 5.

Cette critique n’est pas œuvre de courtisan : Heidegger développe déjà une pensée propre, et juge le travail de Karl Jaspers à partir de celle-ci.

Une position qu’il résume ainsi : Il faut que la vieille ontologie (et les structures en catégories qui en résultent) soit refaite à neuf dans son fondement […] Cela requiert une critique de l’ontologie pratiquée jusqu’à présent qui aille aux racines qu’elle avait dans la philosophie grecque, en particulier dans celle d’Aristote 6.

Ainsi dans sa réponse, on peut déjà voir en germe l’une de leur opposition, peut-être l'une des causes de leur brouille : le statut accordé à la philosophie.

Ou bien nous nous mettons sérieusement à la philosophie et à ses possibilités en tant que recherche scientifique principale, ou bien nous consentons en tant que scientifiques au manquement le plus grave, celui de continuer de barboter dans des concepts ressassés et des partis pris à moitié clairs et de travailler à la commande 7.


De même, Karl Jaspers bien loin de partager les présupposés de Heidegger, développe sa propre pensée et n’entend rien y changer.

Ainsi s’il lui répond gentiment : Quant à votre intention de publier la critique de mon livre, j’y attache une très grande importance, il campe néanmoins sur ses positions :

Dans la nouvelle édition de mon livre, votre critique n’a pas encore produit ses effets. Je n’ai rien changé que de très inessentiel, et j’ai laissé le livre tel quel. En supposant que je sois allé plus loin, je ne peux changer ce livre […] mais dois en écrire un autre. J’y suis prêt, mais à condition d’avoir le temps, vu l’importance du dessein et des ambitions. Reste à savoir si j’en ai la possibilité 8.

Auteur de l'article :

Cyril Arnaud, fondateur du site Les Philosophes
Auteur des Fragments pirates, philosophie poétique, et Axiologie 4.0, philosophie des valeurs.

1 Cf. Correspondance avec Karl Jaspers, Galimard, Paris, 1996, note 2, p.378
2 lettre 7, p.18
3 lettre 3, p.15
4 lettre 3, p.13
5 lettre 7, p.19
6 lettre 9, p.22
7 lettre 9, p.23
8 lettre 10, p.25-26