Couverture du livre Ou Bien... ou bien de Kierkegaard


Résumé de : Ou bien... ou bien

En 1843, Kierkegaard publie son premier livre fondamental, deux ans après sa soutenance de thèse et sa rupture avec Regine Olsen.

C'est ici qu'il présente sa célèbre distinction des différents stades de l'esprit, opposant le stade esthétique et éthique.

Ses successeurs le considèreront comme l'une des premières figures de l'existentialisme.

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Du même auteur : Crainte et tremblement  Miettes philosophiques  Post-scriptum

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Ou bien ou bien
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Lorsqu’on lit cet ouvrage pour la première fois, on est décontenancé par sa structure même. On n’a pas là un exposé systématique d’une doctrine, mais un recueil présentant deux séries de lettres.


Ce sont des liasses de feuilles trouvées dans le tiroir d’un bureau par un personnage fictif, Victor Eremita, qu’il a décidé de publier. Lui-même n’en est donc pas l’auteur : il appelle « A » l’auteur des premières lettres, composant la première partie de l’ouvrage, et « B » l’auteur des secondes lettres. On apprend par la suite que ce dernier se nomme Wilhelm et travaille en tant que juge au tribunal.

Kierkegaard ne se présente donc pas ici comme l’auteur de cet ouvrage. On a deux auteurs fictifs, publiés par un troisième personnage, tout aussi fictif. Kierkegaard semble donc écrire sous pseudonyme. Il s’agit en réalité d’un procédé qui sera utilisé par Kierkegaard dans la plus grande partie de ses œuvres : mettre en scène des personnages, des « auteurs pseudonymes », qui se revendiquent comme tels. Johannes de Silentio pour Crainte et Tremblement, Johannes Climacus pour les Miettes philosophiques, etc.


Pourquoi ces précautions ? Est-ce pour éviter la censure ? Non. Kierkegaard s’en explique dans le dernier chapitre de l’un de ses principaux ouvrages, le Post-Scriptum aux Miettes philosophiques. Il reconnaît qu’il est l’auteur véritable de tous ces essais, et donne, entre autres, deux raisons d’un tel agissement.


Il s’agit tout d’abord pour lui d’utiliser un procédé artistique qui lui donne une grande liberté de création : multiplier les personnages, chacun ayant sa psychologie propre, lui permet d’exposer plusieurs conceptions du monde, développer plusieurs approches de l’existence, de les varier, de les opposer. A tel personnage correspondra telle doctrine : on comprend maintenant la logique qui sous-tend ce choix.

On peut se poser la question : quelle est la conception de l’existence que défend Kierkegaard ? Quelle est sa doctrine véritable, parmi toutes celles que soutiennent ses personnages ?

Or Kierkegaard soutient que cette question n’a que peu d’intérêt : cela relève plus de la biographie, que de la philosophie. C’est là la seconde raison : on peut utiliser des auteurs pseudonymes puisque le rapport d’un auteur à son œuvre n’est qu’accidentel, secondaire. Ce qui est essentiel, c’est la théorie elle-même : ce que je suis et comment je le suis est indifférent1.

Naturellement, les commentateurs ne se contenteront pas de suivre son conseil, et chercheront à saisir quelle est la doctrine propre de Kierkegaard, sans se contenter de l’attribuer à tel ou tel personnage fictif.

On comprend à présent un peu mieux la forme originale de l’ouvrage ; on peut donc à présent ouvrir celui-ci, pour en découvrir le contenu. Commençons par son titre même : « Ou bien… ou bien ». Que signifie-t-il ?


Pour mieux comprendre le sens de ce titre énigmatique, beau dans son énigme même, il convient de se reporter à l’avant-dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « l’équilibre entre l’esthétique et l’éthique ».

C’est ici que Kierkegaard développe le sens de cette expression « ou bien… ou bien », par l’intermédiaire de l’un de ses personnages, le juge Wilhelm.


Cette expression se retrouve dans tout choix, toute décision que l’on a à prendre. En réalité, elle condense et résume la structure du choix lui-même. Choisir, c’est considérer les deux branches d’une alternative, et opter pour l’une de celle-ci : « ou bien il faut faire ceci, ou bien il faut faire cela », voici ce qui se joue dans le choix, qui aura des conséquences incalculables sur le cours de notre vie.


« Faire un choix dans la vie », c’est ce moment crucial où l’on choisit la direction que l’on va suivre, c’est choisir sa vie même, ce que l’on sera. Rien de plus important, et on comprend pourquoi cette expression fait tant d’effet sur le narrateur : On trouve des gens dont l’âme est trop dissolue pour comprendre ce que signifie un tel dilemme, et dont la personnalité est privée de l’énergie nécessaire pour dire avec passion : « ou bien – ou bien ». Ces mots ont toujours fait une grande impression sur moi et ils le font encore, surtout lorsque je les prononce ainsi, purement et simplement, car ils contiennent la possibilité de déclencher les contrastes les plus terribles. Ils produisent sur moi le même effet qu’un exorcisme, et mon âme devient singulièrement grave, parfois presque agitée.


Le moment du choix, moment solennel et auguste, peut concerner les choses les plus insignifiantes. Mais même dans ces cas-là, ces mots « ou bien … ou bien » se détachent des idées mineures auxquelles ils sont attachés, et alors mon âme devient toujours grave.


C’est le juge Wilhelm qui parle, et il s’adresse à "A", l’auteur des écrits qui composent la première partie du livre, ainsi qu'on l'a vu.

Comment caractériser celui-ci ?


Il s’agit d’un personnage qui a une conception « esthétique » de l’existence.

Cette notion est propre à Kierkegaard. Comment la décrire au mieux, dans toute sa richesse et sa complexité ?

En réalité, c’est l’objet de ce chapitre que de répondre à cette question. Néanmoins, nous allons en donner une première esquisse.


Etre « esthéticien », avoir une conception « esthétique » de la vie, c’est suivre son plaisir, refuser de s’engager dans un projet, d’assumer des responsabilités. L’esthéticien ne souhaite pas travailler, et de ce fait est toujours un peu dandy. Brillant esprit, mondain, narquois, il est un peu nihiliste également, ne manquant jamais de tourner en dérision la naïveté de ceux qui ont la faiblesse de croire en un projet quelconque, et de le suivre jusqu’au bout. Célibataire, séducteur, il refuse de se marier et multiplie les conquêtes. C’est un type d’homme que l’on a tous pu rencontrer, et que l’on a tous probablement été nous-même à une époque de notre vie.




1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie