Couverture du livre Ou Bien... ou bien de Kierkegaard


Résumé de : Ou bien... ou bien

En 1843, Kierkegaard publie son premier livre fondamental, deux ans après sa soutenance de thèse et sa rupture avec Regine Olsen.

C'est ici qu'il présente sa célèbre distinction des différents stades de l'esprit, opposant le stade esthétique et éthique.

Ses successeurs le considèreront comme l'une des premières figures de l'existentialisme.

télécharger le résumé

Du même auteur : Crainte et tremblement  Miettes philosophiques  Post-scriptum

Index de l'article
Ou bien ou bien
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5
Page 6
Page 7
Page 8

C’est dans le Journal du séducteur, quelques pages auparavant, que Kierkegaard en présente un digne représentant, en action.

Johannes s’intéresse à la belle Cordélia, et se fixe pour but d’obtenir ses faveurs. Il n’a pas réellement d’amour pour elle, c’est uniquement d’un point de vue érotique et physique qu’elle attire son attention ; en réalité, en tant que séducteur, l’amour est une notion vide pour lui, un sentiment qu’il n’a jamais connu, qu’il ne peut qu’imiter, en en donnant l’apparence auprès de ses futures victimes.


Pour la séduire, il va concevoir une stratégie fine et complexe. Avec patience, il resserre peu à peu les liens avec elle. Des fiançailles, dont Cordélia est la première surprise, viennent consacrer ce long processus. Mais Johannes n’a pas encore ce qu’il désirait. Pour précipiter la chose, il feint la froideur, et prend de la distance, ce qui provoque la rupture des fiançailles. Le bouleversement psychologique que cela provoque chez la pauvre Cordélia l’amène à le revoir et se donner à lui. Il la quitte alors, déshonorée (dans cette société puritaine qu’est le Danemark au 19ème siècle), ayant atteint son but.


D’un point de vue éthique (le second stade de l’esprit), c’est abject, mais du point de vue esthétique, c’est une réussite : il a obtenu ce qu'il cherchait, le plaisir. Le séducteur mime l’amour, mais il ne s’agit que de l’ombre de celui-ci. Il ridiculise celui-ci, comme de manière générale, toute chose sacrée ici-bas, ne s’engageant dans aucun projet consistant.

Naturellement, tous les esthéticiens n’agissent pas ainsi. Mais il n’y a en soi rien dans leur conception de la vie qui peut les pousser à condamner une telle attitude : bien et mal ne sont pour eux que des notions vides de sens.


Ces quelques lignes suffiront probablement à donner une première conception du stade esthétique.

Mais nous allons voir peu à peu se préciser, au cours de notre lecture de ce chapitre, ce que Kierkegaard entend par là.


Le juge Wilhelm fait référence, justement, au caractère ironique, teinté de nihilisme, de l’esthète. Lorsque celui-ci est interrogé sur un choix à effectuer, voici comment il répondrait : oui, je comprends pleinement, deux solutions sont possibles : on peut ou bien faire ceci, ou bien faire cela ; voici mon opinion sincère et mon conseil amical, faites-le ou ne le faites pas, vous le regretterez également1.

Voici donc la conception esthétique du choix. Comme on le voit, elle dissimule, sous un vernis humoristique, une profonde amertume, une vision désabusée de la vie.


En réalité, nous avons déjà rencontré cette idée : Kierkegaard développe pleinement cette conception dans l’un des aphorismes, qui ouvrent l’ouvrage :

Mariez-vous, vous le regretterez ; ne vous mariez pas, vous le regretterez aussi ; mariez-vous ou ne vous mariez pas, vous le regretterez également […] Riez des folies de ce monde, vous le regretterez ; pleurez sur elles, vous le regretterez aussi […] Pendez-vous, vous le regretterez ; ne vous pendez pas, vous le regretterez aussi ; pendez-vous ou ne vous pendez pas, vous le regretterez également […] Ceci, Messieurs, est la somme de toute la sagesse de la vie.

Comme on le voit, le regret ne s’applique pas seulement à chacune des deux branches de l’alternative, mais aussi à l’alternative elle-même.


Ce nihilisme sous-jacent dans la conception esthétique de la vie se retrouve dans deux autres aphorismes tels que ceux-ci :

Mon âme est si lourde qu’il n’est plus de pensée qui puisse la porter, de coup d’aile qui puisse l’élever dans l’éther […] sur mon âme pèse une oppression, une angoisse qui fait pressentir un tremblement de terre.

Que la vie est insignifiante et vide ! On enterre un homme : on le suit à la tombe, on jette sur lui trois pelletées de terre ; on arrive en carrosse, on rentre chez soi en carrosse […]. Que font sept fois dix années ? Pourquoi n’en pas finir une fois pour toutes ; pourquoi ne pas rester là-bas, ne pas entrer dans la tombe ?.


Ce nihilisme se masque et se dissimule à lui-même, et aux autres sous le masque du rire : la vie est une mascarade, dis-tu, et cela te donne un sujet inépuisable de divertissement.

L’esthète n’est donc pas transparent à lui-même , et de ce fait, il est énigmatique. Une énigme que le moraliste, en la personne du juge Wilhelm, perce facilement : car c’est bien cela que tu veux, tu veux tout anéantir.


D’où vient le nihilisme de l’esthète ? Par quel processus est-il mené à une telle issue ?

Pour répondre à cette question, Kierkegaard se concentre à présent sur le choix lui-même. Qu’est-ce que choisir, quels en sont les enjeux et les modalités de cet acte bien particulier ?


En réalité, c’est par le choix que je construis peu à peu mon identité, que je deviens celui que je suis, que mon Moi se constitue, se dessine et se précise : le choix lui-même est décisif pour le contenu de la personnalité ; par le choix, elle s’enfonce dans ce qui a été choisi, et si elle ne choisit pas, elle dépérit.

Depuis Aristote, on pense le choix sous l’angle de la délibération. La délibération est cet acte dans lequel l’esprit considère tour à tour les éventualités possibles, calcule les conséquences, préparant par cette opération intellectuelle le moment du choix, qui relève lui de la volonté. Si la délibération est bien conduite, on a alors un choix éclairé.

Kierkegaard rejette cette conception des choses, par trop intellectualiste. La délibération n’est qu’une abstraction, qui n’a aucune existence vraie. Elle présuppose en effet que les objets sur lesquels elle se porte, les choix possibles, restent extérieurs au Moi. L’esprit serait ainsi en mesure de les analyser froidement, puisqu’il n’y a aucun rapport entre lui et eux, [et qu’] il peut se maintenir en indifférence vis-à-vis d’eux.



1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie