Couverture du livre Ou Bien... ou bien de Kierkegaard


Résumé de : Ou bien... ou bien

En 1843, Kierkegaard publie son premier livre fondamental, deux ans après sa soutenance de thèse et sa rupture avec Regine Olsen.

C'est ici qu'il présente sa célèbre distinction des différents stades de l'esprit, opposant le stade esthétique et éthique.

Ses successeurs le considèreront comme l'une des premières figures de l'existentialisme.

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Du même auteur : Crainte et tremblement  Miettes philosophiques  Post-scriptum

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Ou bien ou bien
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Oui, l’Histoire peut être analysée d’un point de vue dialectique, comme un processus nécessaire régi par la synthèse. Mais ce principe d’explication n’est valide qu’a posteriori, une fois que l’événement s’est produit ; bref, il n’est valide que lorsqu’on se penche sur le passé, pour expliquer celui-ci :
Le philosophe fait la médiation du passé et se trouve dans le passé, la philosophie se précipite dans le passé […] Comme les philosophes, tu crois que la vie s’arrête. Pour le philosophe, l’histoire du monde est terminée et il fait de la médiation1.


Et il est vrai qu’Hegel prête le flanc à cette objection, avec sa célèbre métaphore de la Chouette de Minerve. Dans ce texte extrait des Principes de la philosophie du droit, il compare la philosophie à une chouette qui ne prend son envol qu’à la nuit tombée. Traduction : le philosophe ne peut analyser l’événement qu’une fois que celui-ci est survenu, et par-delà, l’Histoire mondiale ne peut être comprise qu’a posteriori, que lorsqu’on réfléchit sur le passé. On voit alors à l’œuvre le processus dialectique, et l’Histoire apparaît soumise au déterminisme.


En revanche, lorsqu’on regarde vers l’avenir (et c’est là un tout autre plan d’explication, un tout autre point de vue), la liberté reprend ses droits, le libre choix, le choix absolu kierkegaardien trouve sa légitimité : on est confronté à tout moment à la nécessité d’agir de telle ou telle manière, il faut sacrifier en permanence des possibilités : il est vrai qu’il y a un futur, il est vrai qu’il y a un « ou bien - ou bien.


D’autre part, il faut différencier entre les actes intérieurs, les réflexions, les choix et décisions, et les actes extérieurs, qui produisent les événements historiques que nous connaissons. Seuls ces derniers peuvent être l’objet d’analyse du philosophe, et regardés comme soumis au déterminisme et à la dialectique hégélienne. Les actes intérieurs libres échappent au philosophe : dans ce monde-là règne un « ou bien – ou bien » absolu, mais la philosophie n’a rien à faire avec ce monde-là. C’est ici, dans le monde de l’intériorité subjective, qu’on trouve la liberté et le choix absolu, sans médiation : Ce trésor est enfoui dans ton propre cœur : là il y a un « ou bien – ou bien » qui rend un être plus grand que les anges.


On le voit : Kierkegaard a réussi à ménager contre Hegel un espace dans lequel sa théorie trouve une légitimité. Il présente une doctrine efficace contre les ambitions totalisantes du système hégélien. Oui, quelque chose échappe à la dialectique, au Système : précisément le « Ou bien ou bien », c’est-dire le choix, et par-delà la liberté humaine, et donc l’éthique, puisqu’on sait depuis Kant que l’une est la condition de l’autre : Grâce à mon « ou bien – ou bien » apparaît l’éthique.

Or si le Vrai est le Tout, selon les propres termes de Hegel, il suffit que quelque chose échappe au Système pour révéler l’inanité de ce dernier. Un Système incomplet et inachevé est impensable. C’est pourtant bien ce que montre Kierkegaard, ce pourquoi il porte ici un coup décisif contre la philosophie hégélienne.


Kierkegaard ressent à présent le besoin d’expliciter plus précisément les différents termes de sa théorie, de décrire plus en profondeur ce que peuvent être une vie esthétique et une vie éthique. Pour cela il va les opposer l’une à l’autre, afin que cela soit plus parlant : leurs différences vont éclairer leur nature.

C’est cette opposition qui va l’occuper jusqu’à la fin de l’ouvrage.


Tout d’abord, il résume leur différence essentielle en cette formule assez mystérieuse : l’esthétique dans un homme est ce par quoi il est immédiatement ce qu’il est ; l’éthique est ce par quoi il devient ce qu’il devient.

Sans plus expliciter davantage le sens de cette formule (nous y reviendrons), il présente des traits caractéristiques de la vie esthétique, en une analyse psychologique savoureuse. L’esthéticien est spirituel, ironique, observateur, dialecticien, plein d'expérience dans les jouissances […] sentimental et selon les circonstances, sans cœur. Il ne vit toujours que dans l’instant, et c’est pourquoi [sa] vie se dissout.

Sa maxime pourrait être il faut jouir de la vie ou on doit vivre pour satisfaire le désir.

Kierkegaard présente tour à tour plusieurs formes de la conception esthétique de la vie, fondées respectivement sur la santé, la beauté et la richesse. Un point commun les unit : la condition du bonheur n’est pas posée par la volonté de l’individu lui-même.


Il examine un exemple historique : Néron, tyran qui consacre sa vie au plaisir sans entrave. On sait que ce dernier éprouva une jouissance esthétique lorsqu’un incendie ravagea Rome pendant six jours, et récita des poèmes. Et en un sens, ce fut un spectacle magnifique, qui peut donc être validé d’un point de vue esthétique mais d’un point de vue éthique, il ne peut que susciter la consternation, puisqu’il a occasionné des milliers de morts.

On pourrait rétorquer c’est là un exemple caricatural, qui n’est naturellement pas représentatif de ce type d’existence esthétique tel que peut le vivre tout un chacun. Mais le juge Wilhelm soutient que c’est là son expression logique achevée : il peut être utile de comprendre où mène cette conception de la vie, justement lorsque tout concourt à la favoriser.

L’esthéticien auquel il adresse son sermon (le fameux « B ») serait d’ailleurs d’accord également avec cette idée, s’il faut l’en croire : Tu disais une fois avec ta témérité habituelle qu’on ne pouvait pas blâmer Néron d’avoir brûlé Rome pour se faire une idée de l’incendie de Troie, mais on pouvait se demander si vraiment il était assez artiste pour savoir jouir de ce spectacle.


Malgré tous les plaisirs que celui-ci se procure, par sa puissance et son argent, il est malheureux. Aussi l’examen de la figure de Néron débouche sur un résultat précieux : la nature de Néron s’appelle mélancolie.

On peut généraliser cela à tous ceux qui ont choisi, dans une moindre mesure, la conception esthétique de la vie : ils sont frappés de « mélancolie », forme ancienne et poétique de notre « dépression » moderne.

Pourquoi les esthéticiens sont-ils désespérés ?




1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie