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couverture du livre

Résumé de Difficile liberté (page 7)

3. Essai critique sur une question importante soulevée dans Difficile Liberté : la Rédemption

A. Schéma de la Rédemption selon Rosenzweig

En plusieurs occurrences, Lévinas insiste sur un aspect qu'il estime caractéristique du judaïsme : la Rédemption de l'homme par l'homme, l'idée de l'homme rédempteur et non d'un Dieu rédempteur .

Il écrit : Entre l'homme et le monde, le rapport est rédemption 1.

La révélation de Dieu à l'homme, qui est l'amour de Dieu pour l'homme, suscite la réponse de l'homme. La réponse de l'homme à l'amour de Dieu est l'amour du prochain. La Révélation de Dieu commence donc l'œuvre de la Rédemption qui est cependant l'œuvre propre de l'homme. Moment juif de la pensée de Rosenzweig ; la Rédemption est l'œuvre de l'homme 2.

Tout un programme ! Programme sur lequel nous souhaitons amorcer un début de réflexion.

B. Logique interne de ce schéma

Tenons-nous en pour commencer aux termes stricts de la relation définie ici entre Dieu et l'homme. Cette relation n'est pas explicitée ici comme une réciprocité symétrique : Dieu révèle à l'homme son amour, et l'homme répond à cet amour, non pas en rendant cet amour à Dieu lui-même, mais en le renvoyant à son prochain.

Premier mouvement : la Révélation (Dieu -> l'homme).
Second mouvement : la Rédemption (l'homme -> son prochain).

De ce schéma (analysé dans l'œuvre de Rosenzweig, L'Etoile de la Rédemption, dont la pensée de Lévinas est extrêmement proche), l'auteur conclut à la rédemption de l'homme par lui-même, tout en reconnaissant que la première impulsion de ce mouvement est donnée par Dieu.


En dehors de toute considération confessionnelle ou même théologique, il nous semble que Levinas franchit un peu vite le pas entre un Dieu, sujet de la Révélation, et un homme, sujet de la Rédemption.

Même en restant dans ce schéma défini comme typiquement juif (et qui n'est probablement pas le schéma chrétien, car il lui manque la dimension essentielle de l'amour de l'homme pour Dieu), il nous semble que la simple logique empêche de passer de l’idée d'un Dieu sujet, moteur, à l'homme sujet, moteur à son tour : d'un bout à l'autre de ce mouvement, en effet, la logique veut que l'homme reste « objet » bien plus que « sujet », parce que le « moteur premier » ou la « cause première » du mouvement - pour parler en termes aristotéliciens, - est toujours Dieu.


La Révélation suscite la Rédemption reconnaît tout de même Lévinas : Dieu y est donc pour quelque chose ! Et comment ! Mais dans ce schéma, l’homme demeure un intermédiaire, une « cause seconde » qui, même incontournable, ne peut assumer que très imparfaitement le relais de Dieu pour réaliser son salut. Comment prétendre à son initiative de sujet agissant, capable d’une Rédemption qui serait son « œuvre propre » ?

Dans le schéma défini par Lévinas, nous considérons que l’homme participe à sa Rédemption, qu’il en est le chaînon indispensable, certes. Mais il existe un écart qui nous semble infranchissable, entre le fait de participer activement à sa Rédemption, et le fait d’en être l’auteur. Or cet écart, Lévinas le franchit, à la suite de Rosenzweig.

De plus, en admettant que l’homme assume sa propre Rédemption par l’amour de son prochain, il n’est pas près d’être sauvé… Mais cela, c’est une autre histoire.

C. Recherche des présupposés

Regardons de plus près les présupposés qui sous-tendent la pensée de Lévinas concernant la Rédemption.


I. L'identité du judaïsme :

Sa première arrière-pensée se positionne implicitement contre la doctrine chrétienne : la réflexion d'un auteur juif tel que Levinas ne peut décemment pas envisager l'éventualité, même infime, d'une Rédemption intégrale de l'homme par Dieu, surtout si ce Dernier a la mauvaise idée de s'incarner... Levinas le dit à plusieurs reprises : pour un juif, l'Incarnation n'est ni possible ni nécessaire : Dieu est mon berger, je ne manque de rien 3

Aussi, affirmer que la Rédemption est l'œuvre de l'homme est une position intellectuelle -ou théologique - qui, à n'en pas douter, constitue un rempart solide pour garantir au judaïsme sa propre identité par rapport au christianisme.


II. Une certaine problématique de la Rédemption

Mais il est, dans I analyse de la Rédemption de Levinas, un autre présupposé qui nous semble beaucoup plus essentiel, et qui est présent dans toute la réflexion de Difficile Liberté.

Ce présupposé consiste à poser la problématique de la Rédemption de manière un peu simpliste, ce qui fausse inévitablement toute la doctrine chrétienne : en clair, soit la Rédemption est le fait de Dieu, ce qui dans la pensée de Lévinas porterait l'homme à se croire déchargé de toute responsabilité, de toute nécessité d'agir moral : soit la Rédemption est l'œuvre de l'homme, position noble qui incite ce dernier à rechercher sans cesse, au cours de sa vie, le progrès moral.

Auteure de l'article :

Auteure de romans, de nouvelles, d'articles dans différentes revues, Florence Euverte a co-fondé les éditions Inédits, qui proposent un accompagnement dans la réalisation et la publication de livres collaboratifs.

1 p. 265
2 p. 268
3 p. 154