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couverture du livre

Résumé de Difficile liberté (page 8)


Nous avons vu à quel point la notion de responsabilité de l'homme (à commencer par l'homme juif) dans l'économie de la création - est centrale dans la pensée de Lévinas. Cette notion est tellement présente qu'il se montre d'une méfiance absolue à l'égard de tout ce qui pourrait y porter atteinte.

Or parmi les facteurs qui pourraient porter atteinte à l'homme responsable (et par responsable, Lévinas entend : « adulte », « majeur », conscient de ses devoirs), l’auteur de Difficile Liberté compte de nombreux traits de la Foi chrétienne : la Rédemption par Jésus-Christ, notamment ; l’idée de la Grâce ; l’absolution des péchés par un sacrement de Réconciliation ; l’importance de la prière d’adoration ; l’Eucharistie, etc.

Le point commun de tous ces aspects de la Foi chrétienne est que, selon notre auteur, ils font violence à la raison humaine, en prenant l’homme pour un éternel irresponsable, un enfant immature, indomptable et donc définitivement méchant.


Rappelons ici quelques passages parmi les plus caractéristiques :

- Contre l’absolution des péchés et l’assomption par le Christ de tous les péchés du monde : Dieu ne peut pas se charger de tous les péchés des hommes ; le péché commis contre l’homme ne peut être pardonné que par l’homme qui en a souffert […] pour la gloire de l’homme majeur, Dieu est impuissant 1. Il n’y a pas de rachat du monde, mais une transformation du monde 2 car le judaïsme ne peut recevoir un Dieu un peu primaire qui distribuait des prix, infligeait des sanctions ou pardonnait les fautes et dans sa bonté, traitait les hommes en éternels enfants 3.

- Contre le Salut de l’homme par Dieu en personne : au Dieu sévère en appelant à une humanité capable de Bien, se superpose une divinité infiniment indulgente, enfermant ainsi l'homme dans sa méchanceté et livrant à cet homme méchant mais sauvé une humanité désarmée 4

- Contre l'Eucharistie : la parole de Dieu ne se donne pas comme le pain, mais exige des maîtres 5

- Contre la Grâce : il est probablement dans la nature de l'esprit qu'un Dieu sévère et un homme libre préparent un ordre humain meilleur qu'une Bonté Infinie pour un homme mauvais 6

Etc.


Pour parler crûment, nous dirons que Dieu est présenté ici comme un mauvais éducateur, un « Papa gâteau » qui comble ses enfants de cadeaux immérités (la Grâce, les sacrements, le pain eucharistique.), faisant de ses ouailles des chérubins « pourris gâtés ». Tout l'envers d'une véritable éducation, d’une éducation capable de produire des adultes responsables.

Il va de soi, à la lecture de ces passages, qu'un chrétien ne peut se reconnaître dans ce qu'il est bien convenu d'appeler cette caricature de la théologie chrétienne.


Il convient, par conséquent, de poser la problématique de la Rédemption autrement, en considérant qu'une Rédemption entièrement assumée par Dieu lui-même (en l'occurrence, le Christ) ne décharge pas l'homme pour autant, ni de ses devoirs, ni de ses responsabilités, ni de l'effort qui l'attend, ni de sa dignité humaine.

Pourquoi l'action de Dieu serait-elle incompatible avec l'action de l'homme ? Dans l'alternative de Lévinas, n'existe-t-il pas une voie intermédiaire, qui consiste à concilier la Rédemption divine et la responsabilité humaine, supposés antinomiques dans Difficile Liberté ?

Certes, pour un chrétien, la miséricorde de Dieu est inlassable et sa Grâce infinie. Mais Lévinas ignore sans doute que pour donner sa Grâce, que pour combler l'homme de ses dons, Dieu ne peut se passer du consentement humain et notamment du consentement de sa raison.


Aucune violence, donc, aucune déviation « numineuse » dans le sacrement chrétien, qui est le lieu où convergent, précisément, la Grâce de Dieu et le « oui » de l'homme, un « oui » conscient de ce qu'il fait, adulte, responsable, absolument libre.

Non, vraiment, la dignité de l'homme chrétien n'est pas mise en péril par l'infinie miséricorde de Dieu ! Et nous ne croyons pas que, dans l'histoire, aucun saint chrétien se soit jamais déchargé de ses responsabilités vis-à-vis d'autrui, persuadé de n'avoir plus rien à faire en ce bas monde qu'à se croiser les bras, puisque Dieu assurait son Salut !


III. Le rôle du peuple juif dans la Rédemption du monde

Il est enfin un dernier présupposé qui peut-être se glisse dans la réflexion de Lévinas autour de la Rédemption, à savoir l'idée messianique. Comment ne pas rapprocher l'idée d'une Rédemption de l'homme par l'homme, de l'idée qu'une minorité - en l'occurrence Israël - sauve (ou sauvera) l'humanité toute entière ?

C'est en particulier à travers un commentaire sur l'œuvre de Jacob Gordin que Levinas exprime avec le plus d'intensité la pensée juive sur la vocation messianique, nous pourrions dire « rédemptrice », du peuple juif :

Le martyrologe de ce peuple devient un exemple palpable, la projection concrète du calvaire de toute l'humanité souffrante. Cet « esclave de Dieu » endolori qui condense dans son destin la torture mondiale, devient un symbole concret de l'humanité qui apprend à se connaître et une préfiguration providentielle de la future humanité messianique 7.

Dans un article portant sur le roman Jésus raconté par le Juif errant (Edmond Fleg), Lévinas reprend l'analogie entre la Passion de Jésus et celle du peuple juif :

Si la souffrance des justes rachète le mal, on peut se demander, après ces nouveaux chapitres d'une histoire bimillénaire, qui a vécu la Passion, qui a accompli les prophéties de l'expiation universelle, qui a ressuscité le surlendemain de sa mort [...] Fleg pense que la résurrection de ce monde en pays d'Israël est la vraie garantie des temps messianiques qui approchent 8.


Disons-le en conclusion, c'est peut-être à travers ces passages que nous nous sentons le plus proches de l'idée d'une Rédemption de l'homme par l'homme : non de l'idée que l'homme puisse se sauver lui-même à la force du poignet, mais de l'idée d'une minorité capable de sauver l'humanité, à l'image d'Abraham intercédant pour Sodome.

Que le martyre d'Israël, « serviteur souffrant », soit comme la réplique du martyre du Christ (le mot « martyr » signifie « témoin »), et donc porteur également du Salut du monde, voilà un langage qu'en tant que chrétienne, l'auteure de ces lignes reçoit parfaitement.


Saint Paul ne nous a-t-il pas enseigné que le Salut venait des juifs ?


Auteure de l'article :

Auteure de romans, de nouvelles, d'articles dans différentes revues, Florence Euverte a co-fondé les éditions Inédits, qui proposent un accompagnement dans la réalisation et la publication de livres collaboratifs.

1 p.84
2 p.200
3 p.202
4 p. 150
5 p. 173
6 p. 196
7 p. 239
8 p. 148-149