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Résumé du Traité de la nature humaine (page 11)


Les impressions sensibles se donnent de manière successive dans le temps : à une impression de blancheur succède une impression de blancheur.

Et comme la succession est rapide, l’esprit la voit comme une identité :

Puisque les idées des diverses qualités distinctes successives des objets sont réunies entre elles par une relation très intime, l’esprit, en parcourant la succession, est nécessairement porté d’une partie à une autre par une transition aisée et ne peut pas plus percevoir le changement que s’il contemplait le même objet immuable 1.

De cette transition aisée, notre imagination déduit une identité : Une telle succession de qualités reliées est considérée sans difficulté comme un objet continu, existant sans la moindre variation 2.


Seulement changeons notre angle de vue, et considérons ces variations à des moments plus éloignés dans le temps, par exemple un mois plus tard. Alors, les changements qui étaient insensibles quand ils se présentaient progressivement apparaissent tout à fait conséquents et semblent détruire entièrement l’identité 3.


On retrouve ici le même schéma que précédemment : on rencontre une contradiction, tension que l’imagination essaie de dénouer en forgeant une fiction réconciliatrice, celle de substance.

Reprenons les différents moments, un par un :

a) La contradiction :

Par ce moyen, il naît une sorte de contrariété dans notre méthode de pensée, selon les différents points de vue d’où nous examinons les objets et selon la proximité ou l’éloignement des instants que nous comparons.

Quand nous suivons graduellement un objet dans ses changements successifs, la progression aisée de la pensée nous fait attribuer de l’identité à la succession, puisque c’est par un acte semblable de l’esprit que nous considérons un objet immuable.

Quand nous comparons sa situation après une modification notable, la progression de la pensée est interrompue et en conséquence l’idée de diversité se présente à nous 4.


b) La résolution de la contradiction :

Pour concilier ces contradictions, l’imagination est portée à feindre quelque chose d’inconnu et d’invisible qu’elle suppose demeurer identique sous tous ces changements. Ce quelque chose inintelligible, elle l’appelle une substance 5.

Ainsi naît l’idée de substance, idée réconciliatrice, et de ce fait consolatrice, puisqu’elle porte en elle à la fois le changement et la permanence, donc l’identité.

La substance n’a donc aucune réalité ontologique : elle est un pur produit de l’imagination, destiné à concilier deux tendance opposées dans l’esprit.

La substance résout une seconde contradiction, entre le caractère composé des parties que l’on perçoit (couleur, saveur, forme…) et la simplicité de l’objet. La substance sert de principe d’union ou de cohésion entre ces qualités et [donne] à l’objet composé le droit d’être appelé une chose en dépit de sa nature diverse et composée 6.


De l’idée de substance découlent d’autres notions tout aussi fictives : forme substantielle, accidents, qualités occultes, qui doivent être définitivement abandonnées tout comme celles de sympathies, antipathies et horreurs du vide 7.


Voici donc le monde vidé de ses objets : avec Hume, nous n’avons affaire qu’à de simples collections de qualités, que rien ne peut venir rassembler légitimement en un objet unique. Des qualités distinctes, existant séparément sans aucun sujet d’inhérence pour les soutenir et les supporter 8 :

Toute qualité étant une chose distincte d’une autre, peut être conçue comme existant séparément et peut exister séparément, non seulement de toutes les autres qualités, mais aussi de cette inintelligible chimère de la substance 9.


Au moment où Hume rédige ces lignes, la notion de substance est déjà critiquée par certains philosophes. C’est un trait de la philosophie moderne, celle de son époque. Nous avons déjà mentionné Berkeley, mais Locke aussi rejette cette notion, pour la remplacer par un couple conceptuel beaucoup plus efficace selon lui : les qualités premières et secondes.

Pour Hume, il ne s’agit que d’une fiction de l’imagination de plus, et il va s’attacher à le démontrer dans la section suivante nommée : « De la Philosophie moderne ».

Selon cette doctrine, les couleurs, les sons, les saveurs, les odeurs, le chaud et le froid ne sont qu’ impressions de l’esprit dérivant de l’action d’objets extérieurs et sans aucune ressemblance avec les qualités des objets 10.

Une idée qui se base sur l’idée qu’une même qualité ne peut produire deux impressions différentes, or ce qui semble amer à l’un paraît doux à l’autre, etc.

Tandis que les qualités premières, étendue, solidité, figure, mouvement, etc. sont seules réelles.

Ainsi la génération, la croissance, le dépérissement et la corruption des animaux et des végétaux ne sont pas autre chose que des changements de figure et de mouvement 11.

Au final, tout se réduit à cela : Une figure et un mouvement produisent une figure et un mouvement ; et il n’y a pas, dans l’univers matériel, d’autre principe, actif ou passif, dont nous puissions former la plus lointaine idée 12.

Pour Hume, au lieu d’expliquer par ce procédé, les opérations des objets extérieurs, nous anéantissons totalement tous ces objets et nous nous réduisons, à leur sujet, aux opinions du scepticisme le plus extravagant 13.


En effet, Hume montre que le mouvement est inconcevable en lui-même, indépendamment de l’idée de corps. Ce qui est concevable, c’est l’idée d’un corps en mouvement. Or un corps est inconcevable sans l’idée d’étendue ou de solidité. Mais il est impossible de concevoir l’étendue autrement que composée de parties dotées de couleur 14.

En fait après avoir exclu les couleurs, les sons, le chaud et le froid du rang d’existence extérieures, il ne reste rien pour nous donner une idée juste et cohérente des corps 15.

Ce qui rend donc la doctrine moderne des qualités premières et secondes inintelligible.


Intéressons-nous à présent à la nature de l’esprit. S’agit-il d’une substance ? C’est-à-dire un support d’inhérence pour mes pensées, qui reste permanent à travers le flux de mes pensées ?

Cette substance est-elle matérielle, ou immatérielle ? Voici la question examinée dans une nouvelle section, intitulée en toute logique « De l’immatérialité de l’âme ».


En réalité, nous avons déjà éliminé la notion de substance, mais Hume prend le temps une nouvelle fois de montrer sa vacuité :

Une perception est la seule chose dont nous ayons une idée parfaite. Une substance est entièrement différente d’une perception. Nous n’avons donc aucune idée de substance. L’inhérence à quelque chose est supposée être le support nécessaire de l’existence de nos perceptions. Rien ne semble nécessaire pour supporter l’existence d’une perception. Nous n’avons donc aucune l’idée de l’inhérence 16.

Cette question « l’esprit est-il une substance immatérielle » est donc tout simplement inintelligible : Nous ne comprenons même pas le sens de la question 17.


On le voit : ce problème philosophique traditionnel est résolu, ou plutôt il est tout simplement congédié, comme n’ayant pas vraiment de sens.

De ce fait, le reste de la section ne présente plus que quelques développements mineurs, puisque le problème n’existe pas en tant que tel.

Nous passerons donc rapidement sur ces remarques et précisions conclusives, afin d’en venir à la célèbre critique humienne de l’identité personnelle : une dernière section qui va constituer comme un coup de tonnerre, et rentrer à jamais dans l’histoire de la philosophie.

1 Ibid.
2 Ibid.
3 P.306-307
4 P.307
5 Ibid.
6 P.308
7 P.311
8 Ibid.
9 P.309
10 P.313
11 P.314-315
12 P.315
13 Ibid.
14 Ibid.
15 P.317
16 P.322
17 Ibid.