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Résumé du Traité de la nature humaine (page 4)

Deuxième partie : des idées d’espace et de temps

En ce premier mouvement de pensée, Hume a déterminé la nature des idées, leur origine, la manière dont elles s’associent, etc.

Il en vient à présent à l’étude d’idées particulières, et commence par celles d’espace et de temps.

Deux idées fondamentales qui doivent être interrogées à l’aune de la conception empiriste qu’il vient de développer.

D’où viennent les idées d’espace et de temps ? Quelle est leur nature ?


Il s’agit tout d’abord de déblayer une difficulté : il faut résoudre un paradoxe auquel vient se heurter toute réflexion sur l’espace et le temps depuis les origines de la pensée, celui de la divisibilité à l’infini.

C’est Zénon d’Elée qui le formule : l’espace est divisible à l’infini puisque l’on peut toujours concevoir la moitié de l’étendue que l’on considère. La flèche n’atteindra jamais sa cible, puisqu’elle devra toujours accomplir la moitié de la distance qui lui reste, et ainsi de suite à l’infini.

Ce paradoxe montre l’impossibilité du mouvement ; plus largement, c’est la notion même d’espace qui perd tout sens, car qu’est-ce que l’espace s’il se compose […] d’un nombre infini de parties 1 ?


Pour lever ce paradoxe, Hume suit le cheminement suivant :

Détournons le regard de l’espace lui-même pour s’intéresser à l’idée d’espace en notre esprit. Comment se forme-t-elle ? Quelles sont ses caractéristiques ?

Pour Hume, la pensée ne peut être un processus infini, mais en vient nécessairement à un terme, à savoir des idées finies, simples et indivisibles :

L’idée que nous formons d’une qualité finie n’est pas infiniment divisible, mais […] par des distinctions et des séparations convenables, nous pouvons passer de cette idée à des idées inférieures, lesquelles seront parfaitement simples et indivisibles. En rejetant l’idée d’une capacité infinie de l’esprit, nous supposons qu’il peut arriver à un terme dans la division de ses idées. 2

Tel est le cas des choses étendues dans l’espace : lorsque nous divisons l’espace mentalement, nous en venons nécessairement à une idée simple :

Il est donc certain que l’imagination parvient à un minimum et peut faire naître en elle une idée dont elle ne peut concevoir aucune subdivision et qui ne peut être diminuée sans être totalement anéantie 3.

Il prend l’exemple du grain de sable : L’idée d’un grain de sable ne peut être ni divisée ni séparée en vingt idées différentes, encore moins en mille, en dix mille ou en un nombre infini 4.


Maintenant que le principe d’une idée finie, simple et indivisible est assuré, qu’en est-il de l’espace lui-même ?

Fidèle à sa méthode, Hume décrit ce qu’il se passe en notre esprit, lors de la formation de l’idée d’espace : si je pars de la plus petite idée que je puisse former d’une partie d’étendue, et que je répète une fois, deux fois trois fois, etc. celle-ci, je constate que l’idée composée d’étendue qui naît de sa répétition augmente toujours et devient double, triple, quadruple, etc. 5.

Elle finit par prendre une taille considérable, mais remarquons-le bien, toujours finie. A aucun moment nous n’avons rencontré l’infini : nous sommes partis d’une idée finie, la plus simple et indivisible, et nous parvenons à une autre idée finie. L’infini n’apparaît que lorsque je perçois clairement que si je poussais l’addition in infinitum, l’idée d’étendue, elle aussi deviendrait nécessairement infinie 6.

Résumons : l’idée d’espace n’est ni infinie, ni divisible à l’infini, pas plus que nos idées abstraites ne sont générales. Dans les deux cas, elles nous apparaissent générales ou infinies parce que nous les considérons d’une certaine manière qui semble les étendre.

Même chose pour le temps.

Hume multiplie les arguments, pour montrer que toutes les prétendues démonstrations en faveur de l’infinie divisibilité de l’étendue sont également sophistiques 7.


On le voit : l’approche humienne permet d’éclairer et de résoudre des paradoxes qui résistaient depuis des siècles à la pensée.

Il s’en réjouit :

Pour résoudre toutes les controverses au sujet des idées, on ne pouvait faire de découverte plus heureuse que celle précédemment mentionnée, à savoir que les impressions précèdent toujours les idées et que toute idée dont l’imagination est pourvue apparaît d’abord dans une impression correspondante8.

Lorsque donc l’on rencontrera une difficulté dans notre examen d’une idée, on cherchera à ramener celle-ci, dans une approche génétique, à l’impression dont elle provient. En effet les impressions sont toutes si claires et si évidentes qu’elles ne souffrent aucune controverse, alors que nombre de nos idées sont si obscures qu’il est presque impossible, même pour l’esprit qui les forme, de dire exactement leur nature et leur composition 9.


Voici donc l’origine de l’idée d’espace :

Lorsque j’ouvre les yeux et tourne mes regards vers les objets alentour, je perçois de nombreux corps visibles ; en refermant les yeux et en considérant la distance qui sépare ces corps, j’acquiers l’idée d’étendue 10.

En réalité, je n’ai pas d’expérience de l’espace lui-même. Tout bien considéré, tout ce que l’on voit, ce sont des points colorés, disposés d’une certaine manière 11.

Mais d’autres impressions nous révèlent des points d’une autre couleur et disposés d’une autre manière, et de là nous forgeons l’idée abstraite d’étendue, c’est-à-dire d’espace.

Idées abstraites qui ne sont rappelons-le en réalité que des idées particulières considérées sous une certaine lumière mais associées à des termes généraux, elles sont en mesure de représenter une très grande diversité et d’englober des objets qui, s’ils se ressemblent par certains côtés, sont par ailleurs, très éloignés les uns des autres 12.


De même, je n’ai pas d’expérience du temps lui-même.

En fait, c’est à partir de la succession des idées et des impressions que nous formons l’idée de temps, et il n’est pas possible que le temps seul apparaisse jamais à l’esprit ou que ce dernier le perçoive isolément 13.


Pour résumer selon Hume, les idées d’espace et de temps :

a) Proviennent essentiellement de l’expérience, de certaines de nos impressions

b) En proviennent indirectement, et sont donc dérivées, secondaires. Ce que l’expérience nous révèle, c’est seulement une succession de points colorés ou la succession de nos impressions. Ce qui vient dangereusement relativiser leur statut et leur légitimité.


Voici une idée qui marquera Kant, et contre laquelle il s’élèvera dès le début de la Critique de la raison pure, en soutenant le contraire : espace et temps ne sont pas des concepts empiriques fournis par l’expérience, mais les formes de la sensibilité, conditions de possibilité de l’expérience elle-même, et retrouvent donc ainsi leur statut premier et originaire.

Hume consacre de longs développements à examiner et réfuter d’éventuelles objections, ce qui l’amène une nouvelle fois à considérer la doctrine de la divisibilité à l’infini. Nous ne les examinerons pas en détail mais nous rendrons directement à la troisième partie.

1 P.76
2 Ibid.
3 Ibid.
4 Ibid.
5 P.80
6 Ibid.
7 P.83
8 P.84
9 Ibid.
10 Ibid.
11 P.85
12 P.85-86
13 P.86