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couverture du livre

Marie de Gournay, philosophe morale et politique à l’aube du XVIIe siècle

Qui était Marie de Gournay ? L'une des premières femmes philosophes modernes, qui sut déceler le génie de Montaigne à la lecture des Essais, et devint son éditrice...

Isabelle Krier nous livre un portrait passionnant de cette femme visionnaire, précurseure du féminisme et immortelle auteure des Avis...


Voir aussi : Féminisme - Montaigne


La monographie d’Isabelle Krier consacrée à la philosophe Marie de Gournay [1565-1645] constitue une remarquable présentation de la « fille d’alliance » de Montaigne [1533-1592]. L’auteure exhume une individualité bien trop peu connue de l’histoire de la philosophie.

Ayant commencé sa carrière littéraire par un important travail d’édition des Essais de Montaigne (on lui doit les versions les plus abouties), Marie de Gournay poursuivra ses réflexions philosophiques personnelles après le décès de celui-ci. Première femme moderne à prétendre au titre de philosophe, précise l’auteure 1, elle publie plusieurs œuvres, la plupart rassemblées dans Les Avis, où elle continue et prolonge la philosophie de son père spirituel.

Bien que son œuvre n’ait toujours pas fait l’objet d’une traduction en français contemporain, ce que l’on ne peut que regretter, on y décèle une modernité étonnante, un ton libre, ironique, parfois sarcastique, qui surprend.

« Fille d’alliance » de Montaigne

Intellectuelle précoce, Marie de Gournay apprend en autodidacte le latin et le grec pour pouvoir lire par elle-même les classiques de l’Antiquité. Par suite, elle possède une vaste culture humaniste, faite de référence à Platon, à Aristote, comme aux stoïciens, aux épicuriens, aux cyniques, etc.

C’est à peine âgée de 18 ans qu’elle découvre Les Essais de Montaigne. Marquée par cette lecture, Marie de Gournay décide de quitter sa Picardie pour aller à la rencontre de l’auteur. Ce dernier, reconnaissant la finesse d’esprit de sa lectrice, la considérera dès lors comme sa fille d’alliance. Ils travaillent même ensemble à l’écriture de certains chapitres des Essais, ce laboratoire d’écriture permanent. Après la mort de Montaigne en 1592, Marie de Gournay deviendra l’éditrice des Essais.

Convaincue de leur haute valeur, Marie de Gournay les considère comme la quintessence de la vraie philosophie, le trône judicial de la raison ; l’hellébore de la folie... 2.

Face aux attaques répétées sur l’incohérence supposée des Essais, Marie de Gournay reconnaît qu’ils sont certes d’une lecture difficile, qu’on peut facilement y perdre son Ourse, mais estime qu’il faut être passablement naïf pour croire qu’un esprit comme Montaigne ait pu commettre les erreurs d’écoliers dont on l’accuse (titres sans lien avec le texte, points de vue contradictoires, etc.). Avec beaucoup d’ironie, elle lance à ces candides accusateurs :

Ils sont si plaisants à parler que ce serait dommage de les faire taire 3

Il y a dans ce texte une dimension philosophique qui leur a manifestement échappé : le pyrrhonisme moderne et singulier de Montaigne. Le scepticisme du philosophe bordelais considère en effet que le réel ne peut être appréhendé par les concepts de la raison.


C’est un thème récurrent et commun à Montaigne et Gournay : il n’y a pas plus inintelligent que celui qui croit pouvoir fixer définitivement ses idées. Montaigne écrivait ainsi :

La bêtise réside dans la certitude d’avoir raison et elle se singularise par l’obstination et la ferveur de la volonté dans l’approbation 4 .

Marie de Gournay fustige également cette attitude bornée :

Donnons rang entre ces beaux esprits à certains qui font un point d’honneur de ne jamais changer de sottes opinions […] comme s’il y avait plus de danger à se corriger qu’à faillir... 5

La philosophe fera face à de véritables difficultés dans son entreprise éditoriale. On prétend qu’elle n’a pas compris les Essais, on lui reproche d’avoir accru la difficulté du texte, on lui fera grief de s’être mise en avant dans la longue Préface qu’elle a rédigée pour l’édition de 1595. Les éditeurs, très « douillets », lui demandent de changer certaines expressions des Essais. Elle y consent tout en préservant le sens.

Grâce à son travail minutieux et son inlassable volonté, neuf éditions des Essais verront le jour entre 1595 et 1635. L’édition de 1635 sera une référence pour toutes les publications ultérieures, jusqu’à leur mise à l’Index en 1676 nous précise Isabelle Krier.

Une œuvre personnelle

Marie de Gournay n’est pas « que » l’éditrice des Essais de Montaigne. À une époque où les femmes lettrées sont exceptionnellement rares, elle publie en son nom une œuvre philosophique, inspirée des Essais de Montaigne, mais présentant aussi une réflexion personnelle et originale.

Principaux textes de Marie de Gournay :
- « Préface » aux Essais de Montaigne
- Les Avis
- Égalité des hommes et des femmes
- Grief des dames
- Le Proumenoir de Monsieur de Montaigne
- Adieu de l’âme du Roi de France…

Elle est d’ailleurs consciente de cette originalité et l’assume puisqu’elle écrit que son livre peut être dit bon s’il se pare de cette qualité qui proprement le fait livre, de se pouvoir nommer original. À juste titre, Isabelle Krier souligne que c’est là un trait nouveau par rapport à ses prédécesseurs. Marie de Gournay rompt avec l’habitus de l’époque de ne jamais chercher à présenter une pensée originale, mais de simplement s’attacher à mettre en lumière un savoir déjà constitué.

Cette originalité affichée ne relève évidemment pas d’une forme de vanité, mais bien plutôt d’une conscience aiguë des difficultés liées à la situation d’intellectuel. La philosophe estime que Montaigne fut mal perçu en raison des idées neuves et originales qu’il exprimait. Les idées des philosophes, que ce soit Socrate, Platon ou Montaigne – ce Socrate de France comme elle l’appelle – bousculent les coutumes établies. Celles-ci sont perçues par Gournay comme une tyrannie aliénante. Toute société tendant à se conserver telle qu’elle est à un instant T, l’excentricité est rejetée et une forme de médiocrité uniformisante s’instaure inévitablement. Gournay fustige ces « attitudes singeresses » qui imposent un nivellement par le bas de toute la société, en particulier dans la société de cour de l’Ancien Régime.


Déclinant le statut d’intellectuel au féminin, Gournay est elle-même confrontée à des attitudes passablement sexistes. Dans Égalité des hommes et de femmes, la philosophe reproche ainsi aux misogynes de son temps de faire un titre de leur usurpation et de leur tyrannie.

À l’exception notable de François De La Mothe Le Vayer [1588-1672] et de quelques autres, son œuvre sera largement décriée par ses contemporains qui n’y voient que propos sans profondeurs, idées incohérentes, vanité de l’héritière de Montaigne, voire trahison des Essais. Les hommes se révèlent si peu philosophes lorsqu’il s’agit sinon d’entendre, du moins d’écouter les intellectuelles ! Malgré tout, grâce aux relations qu’elle a pu entretenir et conserver autant auprès des lettrés que de la famille royale, elle parviendra à écrire et publier une œuvre novatrice.

Dépassement du scepticisme de Montaigne

L’une des difficultés des Essais de Montaigne réside dans le scepticisme de leur auteur. Isabelle Krier rappelle que fidèle à la rhétorique prônée par Sextus Empiricus, Montaigne se garde le plus souvent de toute assertion qui laisserait penser que son discours est susceptible de parvenir à une vérité objective. Il précise que sa parole n’est rien d’autre que l’expression d’une opinion qui se refuse, la plupart du temps, à faire autorité... 6.

Si Marie de Gournay fait sien ce scepticisme de Montaigne, elle invite cependant à le dépasser. L’ironie sceptique permet de déconstruire les tares de la société, les préjugés et les coutumes absurdes, mais par son rationalisme affirmé, Gournay a également pour ambition de proposer un véritable programme de réformes. L’auteure de sa monographie la situe par conséquent au carrefour du scepticisme de Montaigne et du rationalisme de Descartes [1596-1650].


Le scepticisme critique de Montaigne est en effet dépassé pour proposer une organisation plus rationnelle de la société.

Ainsi, les considérations sur l’égalité ou les remises en cause des hiérarchies illégitimes, qui apparaissent en filigrane et qui étaient dispersées dans les Essais […] deviennent chez elle l’objet de traités entiers, où l’égalité est démontrée avec vigueur 7.

La fille d’alliance de Montaigne utilise le scepticisme et l’ironie pour instiller le doute sur la légitimité des distinctions sociales.

Son mentor ne s’intéressait que peu aux questions classiques des régimes politiques (monarchie, aristocratie, démocratie) ; il estimait que, compte tenu de la précarité de l’existence humaine, cette branloire pérenne dans laquelle nous sommes jetés, la politique ne peut que difficilement être l’objet de spéculations rationnelles.

Contrairement à ce scepticisme pour le moins conservateur, Marie de Gournay, ayant une conscience particulièrement aiguë de la crise de la monarchie faisant suite au régicide d’Henri IV [1553-1610], va affirmer la nécessité de réformes.

Gournay royaliste

Il ne faut évidemment pas s’attendre à trouver mention de l’idée de démocratie. Isabelle Krier note à juste titre que les démocraties antiques ont pour Gournay une valeur d’exemplarité. Mais l’idée d’une démocratie moderne ne paraît pas envisagée par elle. Au vu du siècle qui est le sien le reproche qui pourrait lui être fait témoignerait, pour une grande part, d’anachronisme. Il y a plutôt chez Gournay la promotion argumentée d’une monarchie rationnelle et modérée, à une époque où l’absolutisme prend une tournure de plus en plus centralisée et violente, sous le règne conjoint de Louis XIII et de Richelieu 8.

C’est en effet, comme on va le voir, une conception relativement idéalisée de la royauté que met en avant Gournay. Cette conception présente cependant une critique rationnelle de la monarchie qui n’est pas sans rappeler celle des Lumières. L’auteure de la monographie estime que nous avons à faire à une conception de la royauté indissociable d’une dissolution de l’ordre de l’Ancien Régime et d’une philosophie de l’égalité, tant sociale que genrée, qui n’a pas d’équivalent avant Gournay... 9.


Fine observatrice de la société de cour, Marie de Gournay en déjoue le discours idéologique. Ainsi, lorsque la noblesse met son courage chevaleresque en avant pour justifier ses privilèges et sa position hiérarchique, Gournay raille cette prétention, à une époque où cet ordre social est clairement passé de l’épée à la robe : les anciens chevaliers médiévaux ont laissé place à des cavaliers de bouteille et de cabaret 10.

La société de cour du XVIIème siècle est un monde de courtisans. De ce fait, l’ordre de la noblesse est exclusivement fondé sur les apparences, et non plus sur les qualités essentielles. Dans « Des sottes finesses », Gournay déplore l’absence de rapports humains francs, authentiques et durables au sein de la cour. Comme au théâtre, les nobles jouent leur rôle sans rechigner. On y retrouve le conformisme qu’abhorre Marie de Gournay. La société de cour nivelle les personnalités de sorte qu’on n’y rencontre qu’une masse uniforme d’êtres sociaux le plus possible similaires, ayant renoncé à leurs valeurs et à leurs jugements personnels. La philosophe étrille ce comportement dû à la tablature de grimaces qu’ils reçoivent de leurs égaux en conditions 11.


Gournay voit dans cette mentalité propre à la société de cour un réel danger pour la royauté. L’éducation du prince en particulier est compromise. La philosophe accorde une importance particulière à l’éducation et celle du futur roi devrait être une priorité. Mais force est de constater qu’à la cour, tout concours à ruiner cette éducation : le prince est entouré de « flatteurs » qui cherchent à le fragiliser. Les courtisans ont tout intérêt à travailler à son abêtissement.

Ils ont d’abondant un million de corrupteurs de mœurs et d’abêtisseurs d’esprit, aucun ne les instruit en somme, et chacun les dés-instruit, si ce mot se peut dire 12

Il y a là un intéressant renversement de perspective, qui annonce Rousseau : ce n’est pas dans les bas-fonds de la société que la corruption est la plus développée, mais dans les hautes sphères du pouvoir. Il faut relever à quel point cette vision est à l’époque terriblement hardie. La philosophe accuse la caste dominante de conduire la société à sa perte.

Selon Gournay, c’est l’avenir du royaume qui est compromis si l’éducation du prince ne se libère pas de cette « singeresse cabale ». Sans cela, l’émergence d’un bon prince ne peut que relever du miracle.

La philosophe ne manque pas de s’adresser à Henri IV et à Marie de Médicis au sujet de l’éducation du prince. Elle suggère de confier son éducation à un pédagogue qui présente tous les traits de l’intellectuel libre. Le problème est que ces personnalités originales sont, de l’aveu même de la philosophe, le plus souvent rejetées. Elle déplore en effet que les femmes et les hommes de mérite soient peu appréciés de leur vivant :

Tout homme fort applaudi durant sa vie, est applaudi pour ce qu’il ne mérite pas, ou l’est par miracle 13

Elle ne peut que constater que célébrité et reconnaissance ne viennent en général que fort tard, après la mort du penseur (on pense à Montaigne). S’il est reconnu en son temps, c’est presque un miracle selon Gournay.

En termes d’éducation du prince, le discours de Marie de Gournay paraît assez normatif et l’idéalisme de la philosophe y est particulièrement perceptible : le prince doit être ainsi, faire cela, condamner le mal, encourager le bien, etc. Il peut paraître assez décevant dans la mesure où on retrouve le sempiternel discours moralisateur des philosophes.

Gournay et Machiavel

C’est en effet un discours qui congédie le renversement de point de vue que suggérait Machiavel [1469-1527] lorsqu’il prit le parti d’écarter tout jugement moral dans son analyse du pouvoir politique. Isabelle Krier précise que la philosophe ne mentionne nulle part le nom du philosophe florentin, mais rejoint le discours dominant à l’époque contre celui-ci et ses adeptes. Gournay tient pour une erreur profonde le fait de croire que la politique doit être distinguée de la morale.

C’est donc à l’antique philosophie politique que Gournay s’en remet : comme chez Platon et Aristote, la politique ne peut qu’être le reflet de la connaissance de soi. Gouvernement de soi et gouvernement de la communauté politique sont liés. Une politique juste ne peut découler que d’une âme vertueuse. D’où la place primordiale de l’éducation dans sa conception philosophique.


Pour autant, cet idéalisme trouve sa limite dans le scepticisme de Gournay. Pour la philosophe, il ne s’agit pas non plus d’imposer à la réalité des idées abstraites préconçues. L’exercice du pouvoir étant un exercice pratique, il contient une part d’imprévu. L’art de gouverner échappe pour partie à la raison. La grande originalité de Marie de Gournay est de faire le lien entre cette réalité politique et la nécessité du point de vue sceptique. L’auteure de la monographie fait clairement apparaître ce lien : surtout dans le domaine politique, il n’existe pas de vérité définitivement établie. Toute doctrine politique qui se présenterait comme immuable ne saurait être qu’utopie.

Gournay insiste sur le fait qu’en toutes choses le prince doit se montrer circonspect, ne jamais donner son assentiment trop rapidement. Il doit donc faire preuve d’un scepticisme spontané qui consiste à mettre en question les opinions qu’on lui présente, évaluer les différentes positions possibles, ne jamais en tenir une pour définitivement établie. Cette politisation du scepticisme semble propre à la philosophe picarde.

Critique de l’absolutisme

Même si on peut tenir la philosophie politique de Gournay pour idéaliste, celle-ci présente une remarquable critique de la monarchie absolue. Sur ce point, il faut lui reconnaître une profonde clairvoyance. C’est tout l’intérêt de cette monographie que de relier les idées défendues par la philosophe à leur contexte historique. Suite au régicide perpétré sur la personne d’Henri IV en 1610, le pouvoir semble se crisper et n’envisager son salut que dans le passage à un régime plus autoritaire, plus absolutiste.

Or, Gournay estime que cette évolution présente un danger pour la stabilité de la société entière. En concentrant le pouvoir dans les mains de quelques-uns, le risque est grand de voir une contestation sociale de plus en plus marquée. Isabelle Krier fait remarquer que cette rébellion se concrétisera en effet avec la Fronde en 1648, soit trois ans seulement après la mort de la philosophe.

On a vu la méfiance de Gournay vis-à-vis de l’ordre aristocratique. Avec un accent très moderne, la philosophe établit un lien entre le langage et le lien social : l’usage factice et corrompu de la parole au sein de la société de cour compromet les liens sociaux fondamentaux. Pour Gournay, ce détournement de la parole et de ses fonctions fondamentales de véracité et de confiance représente une atteinte grave pour le socle de la société toute entière 14, précise Isabelle Krier.


Une présence plus importante des autres classes sociales dans les sphères du pouvoir est logiquement envisagée. L’auteure pense déceler chez Gournay une opinion favorable de la philosophe envers la clairvoyance populaire.

De fait, Marie de Gournay défend une monarchie représentative qui fait une large place à des organes de contre-pouvoirs influents. Gournay annonce avec une modernité étonnante la théorie de la séparation des pouvoirs qui sera défendue par Montesquieu [1689-1755] dans l’Esprit des lois 15. La philosophe déplore les mutations récentes de la monarchie : isolement accru du monarque, recul des instances de conseil, etc. De fait, les derniers états généraux se tiendront en 1614 et ils ne seront à nouveau convoqués qu’en 1750 relève Isabelle Krier.

Gournay souhaite la création de conseils consultatifs, ouverts non plus seulement aux nobles, mais à tous, et d’abord aux plus vertueux, aux individualités fortes. On peut dire avec Isabelle Krier que Gournay propose une monarchie plus horizontale, en ajoutant toutefois cette réserve que les contre-pouvoirs ne sont jamais que consultatifs.

La langue comme ciment de la société

Gournay émet de sévères critiques contre la centralisation de plus en plus accentuée du régime politique en France. C’est une critique avant-gardiste qui prend appui sur une certaine conception du rapport entre le langage et le social. Marie de Gournay s’oppose en effet à la réforme de la langue (uniformisation, codification, purification) menée par Richelieu [1585-1642] et une poignée de grammairiens pilotés par Malherbe, contemporains de la création de l’Académie française. La philosophe linguiste semble redouter les excès de ce débordement de la centralisation monarchique sur le domaine culturel.

Comme Montaigne, elle considère la parole comme l’unique socle solide pouvant pallier à l’inconstance de la vie humaine. Dans sa « Défense de la poésie et du langage des poètes » (Les Avis), elle affirme qu’il n’est pas question de laisser trois douzaines de plumets pompeux et d’autant de bien peignées qui pratiquent au Louvre légiférer sur la langue pour l’uniformiser de manière arbitraire et nécessairement artificielle.

La caste aristocratique, avec ses grammairiens, voudrait s’octroyer ce droit, et réduire la langue à un simple instrument de divertissement. Ce que craint Gournay, c’est que sous l’égide de ces valets de la rime et de la grammaire, on ne fasse que privilégier la forme sur le fond, ou comme elle le dit : l’écorce et non la chose. Anticipant de plus d’un siècle la critique de Rousseau, elle redoute que cette réforme ne fasse que réduire la parole à une superficialité servile et élitaire, ne prescrivant que douceur et bienséance propre à une prétendue élite aristocratique, en réalité dégénérée.


C’est ici que son attachement politique aux prérogatives des classes populaires se révèle de manière éclatante : la philosophe refuse que la langue soit un instrument aux mains d’une unique classe et affirme que c’est tout le peuple qui a son rôle à jouer dans l’élaboration de la langue française.

Même si les poètes sont le plus souvent issus des classes sociales favorisées, le peuple est également un digne contributeur de la langue. Isabelle Krier relève que loin de proscrire le parler populaire, Gournay propose de l’accueillir dans son intégralité, et de ne radier aucun de ses vocables 16.

Nous sommes artisans en notre langue déclare en effet Marie de Gournay dans sa « Défense de la poésie, second traité » (Les Avis).

Étonnamment, ces propos ne sont pas sans rappeler les hypothèses d’Ivan Illich dans Valeurs vernaculaires (1980) sur la révolution impulsée en Espagne en 1492 par Nebrija et sa Gramatica Castellana. En proposant à la reine d’Espagne une grammaire standardisée et officialisée, Nebrija tendait à éliminer la multiplicité et l'incontrôlabilité de la littérature vernaculaire, pour imposer un discours hégémonique. Une grammaire officielle rend possible un contrôle bureaucratique plus omnipotent, car les patois locaux (les langues vernaculaires) lui échappent trop. Cet acte signe, aux yeux d’Illich, la colonisation du langage par le pouvoir. Elle est la suite logique de volonté étatique de destruction des mondes vernaculaires autonomes.

C’est peut-être bien ce qu’aura pressenti, à une autre échelle, la philosophe picarde, s’alarmant sur le risque d’un effacement encore plus accentué des classes populaires.

Une philosophie égalitariste

La philosophie de Gournay repose de fait sur une conception sociale égalitariste. Son expression sur la néantise des privilèges reflète clairement ce positionnement. La supériorité dont se prévalent les aristocrates n’est à ses yeux qu’usurpation. Pour elle, aucune distinction entre les humains ne se justifie. La généalogie dont se prévaut l’aristocratie est un mythe :

Tous les hommes procédant d’une seule tige, les Empereurs ont eu cent bouviers pour grands-pères et les bouviers cent Empereurs. De sorte que chacun est de lieu haut et de lieu bas. 17

Isabelle Krier fait remarquer que, par cette image de la tige, Marie de Gournay se passe de toute référence biblique (fils d’Adam, etc.), mais laisse irrésolue le caractère religieux ou simplement biologique de cette origine commune des humains. Elle nous confronte ainsi à une aporie ou à une énigme, à laquelle elle paraît ne pas vouloir apporter de réponse.

Contrairement à de nombreux intellectuels qui ne s’inquiètent guère du sort des plus pauvres, Gournay prend ouvertement la défense de ces êtres détestés de tous sous l’Ancien Régime :

Le pauvre vertueux est une monnaie qui n’a pas cours ; il est l’entretien des compagnies, l’écume des villes, le rebut de la place, et l’âne du puissant. Il mange le dernier, du pire et du plus cher, son téton ne vaut pas huit sols, ses sentences sont des folies, son accortise est une afféterie, ses avis sont des niaiseries, son bien appartient à chacun, il est offensé de plusieurs et détesté de tous. S’il se trouve en conversation, il n’est pas écouté, si on le rencontre, on le fuit, s’il donne conseil, on s’en moque, s’il fait des miracles, il est sorcier, s’il vit sincèrement, c’est un hypocrite […] Sa seule pensée est punie comme un crime. On ne lui garde pas ses droits et tout ce qu’il peut faire, c’est d’appeler à l’autre vie du tort qu’il reçoit en celle-ci. 18


La question de l’égalité des sexes est également un sujet qui la préoccupe. Elle rédige en 1622 un pamphlet intitulé Égalité des hommes et des femmes où elle tient des positions féministes novatrices. Elle annonce le féminisme rationnel de François Poulain de la Barre [1647-1723]. Avec son ironie mordante, elle ne se prive pas de tancer ces hommes qui croient pouvoir enfermer définitivement la femme en cuisine ou sur le métier à tisser :

Gens plus braves qu’Hercule vraiment, qui ne défia que 12 monstres en 12 combats, tandis que d’une seule parole, ils défont la moitié du monde ! 19

Sa stratégie ne consiste pas à mettre en avant certaines qualités féminines pour les présenter comme supérieures à celles des hommes. C’est l’idée même de hiérarchie qu’elle remet en question. Encore une fois, l’auteure établit un lien entre cette position et le scepticisme de la philosophe : le pyrrhonisme refusant de statuer définitivement rejette par conséquent les représentations essentialisantes qui attribueraient une supériorité ou à l’homme ou à la femme. Le texte de Gournay fait clairement ressortir que la différence des sexes est exclusivement culturelle et idéologique. Il s’agit d’une critique de la domination masculine, sur un plan tant privé que politique. Les femmes, selon la philosophe, peuvent, légitimement, prétendre à toutes les fonctions, y compris religieuses. Elles peuvent diriger un État, commander une ambassade ou une armée, prêcher à l’Église.

Bien qu’elle ne mentionne jamais son nom, elle s’oppose donc de fait aux idées du célèbre philosophe et juriste Jean Bodin [1530-1596] qui estimait que la femme devait rester éternellement soumise, et que la loi lui refusait tout accès à la royauté. Gournay conteste cette position en montrant que si en France la loi salique a entériné cela, ce n’est pas le cas dans toutes les républiques. Elle rappelle d’ailleurs que :

Si les hommes dérobent à ce sexe, en plusieurs lieux, sa part des meilleurs avantages, ils ont tort de faire un titre de leur usurpation et de leur tyrannie : car l’inégalité des forces corporelles plus que des spirituelles, est facilement cause de ce larcin et de sa souffrance ; forces corporelles qui sont au reste, des vertus si basses, que la bête en tient plus par dessus l’homme, que l’homme par dessus la femme 20

Rien ne justifie donc que la femme soit considérée comme moins apte à diriger car, rappelle Gournay :

Au surplus, l’Animal-humain n’est homme ni femme à le bien prendre : les sexes étant faits non pour constituer une différence d’espèce, mais pour la seule propagation 21

L’hypocrisie religieuse

L’hypocrisie des dévots est une autre cible de la fille d’alliance de Montaigne. Dans Les Avis, elle consacre plusieurs chapitres à cette question, avec notamment « les fausses dévotions » et « Avis à quelques gens d’Église ». La philosophe y fustige ces pécheurs impénitents qui prétendent pouvoir acheter leur salut par une religiosité affichée :

Ils vont à la messe et au sermon [...] pour être dispensés de ce que la messe et le sermon commandent 22

Sans nier le rôle nécessaire du clergé (Gournay rejette le protestantisme), elle dénonce la complicité de certains confesseurs et s’étonne de voir les plus méchantes gens qui sortent toujours gais du confessionnaire 23

Elle réprouve cette machine à forcer les cieux :

Nos gens pèchent plus hardiment de ce qu’ils s’imaginent couverts en leur manche à l’aide de ce sacrement de l’absolution, un trésor inépuisable de pardon 24

Son examen du dévot qui affectionne de réprouver autrui sonne terriblement juste tant il est vrai que celui-ci mettra d’autant plus de zèle à afficher une pratique religieuse que ses fautes seront plus importantes. Comme l’explique Isabelle Krier, l’analyse de Gournay est qu’ ils tentent de s’innocenter du vice, en jouant les parangons de vertu, non pas en accomplissant des actes vertueux, mais en jugeant les autres avec sévérité et inflexibilité […] La dureté du jugement moral ou la promptitude à condamner ne constituent pas des gages d’élévation 25. Le rigorisme de certain n’est qu’une hypocrisie qui cache mal des vices profonds.


Sur ce point, il me paraît que Gournay tend à s’orienter vers une religion minimaliste comme celle que proposera Spinoza [1632-1677] dans le Traité théologico-politique (1670). Pour les deux philosophes, la vraie religion peut se résumer dans le principe chrétien de la charité et de l’amour des autres. Ainsi Gournay estime que toute action vertueuse ne compte pour rien si l’on ne tient pas compte de ce principe de charité. Elle résume ainsi la religion :

En un mot aimer Dieu sur toutes choses et le prochain comme nous-mêmes 26

Spinoza écrira un peu plus tard :

La loi se résume dans ce précepte : aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même 27

Raison pour laquelle Spinoza comme Gournay considèrent la vraie religiosité comme relevant d’abord d’une affaire intérieure, et ont en exécration ceux qui montrent un empressement particulier à redresser les torts d’autrui, comme ceux qui tiennent à s’orner des parures extérieures de la religion.

Conclusion

Isabelle Krier nous fait donc découvrir une femme philosophe méconnue. Son essai fait en réalité sortir Marie de Gournay de l’obscurité dans laquelle l’a plongée le sexisme habituel de ceux qui se targuent de philosophie. Marie de Gournay fut incontestablement une intellectuelle aux idées visionnaires, particulièrement lucide sur l’évolution politique de son temps, et porteuse de valeurs profondément égalitaires.

On ne saurait que trop recommander la lecture des Avis de Marie de Gournay, tant son époque fait écho à la nôtre, notamment pour ce qui est du centralisme et de l’absolutisme auxquels semble aspirer le pouvoir politique actuel.

Auteur de l'article :

Jérôme Correia est auteur de Justin Martyr et Marc-Aurèle, ainsi que du Livre noir des philosophes.

1 p.169
2 Gournay, préface
3 préface aux Essais
4 Montaigne, Essais, III, 8 « de l’art de conférer »
5 Les Avis, « Des sottes finesses »
6 p.50
7 p.51
8 p.78
9 p.19
10 Les Avis, « De la néantise des communes vaillances de ce temps et du peu de prix de la qualité de noblesse »
11 Les Avis, « de l’éducation des enfants de France »
12 Ibid.
13 Ibid.
14 p.57
15 p.90
16 p.159
17 Les Avis, « De la néantise des communes vaillances de ce temps et du peu de prix de la qualité de noblesse »
18 Les Avis, « Apologie pour celle qui écrit »
19 Les Avis, « Égalité des hommes et des femmes »
20 Ibid.
21 Ibid.
22 Les Avis, « les fausses dévotions »
23 Les Avis, « Avis à quelques gens d’Église »
24 Ibid.
25 p.59
26 Les Avis, « les fausses dévotions »
27 Traité théologico-politique, XII