1. Accueil
  2. Auteurs
  3. Heidegger
  4. Introduction à la recherche phénoménologique
  5. Page 2
couverture du livre Introduction à la recherche phénoménologique de Heidegger

Résumé de l'Introduction à la recherche phénoménologique (page 2)

Première partie : φαινόμενον et λόγος chez Aristote et l’interprétation que Husserl donne lui-même de la phénoménologie

I/ Quelques lumières sur le terme « phénoménologie » en faisant retour à Aristote

Le mot « phénoménologie » apparaît pour la première fois au XVIIIème siècle, dans les écrits de Wolff. Par ce terme, celui-ci désigne la théorie de l’apparence, ou comment éviter l’apparence1. On le retrouve plus tard chez Kant, puis Hegel qui donne à cette notion une place décisive en rédigeant sa Phénoménologie de l’esprit.


Au XVIIIème siècle, le grec « phainomenon » est donc traduit par « apparence » au sens négatif, celui d'une « illusion ». Cette traduction est-elle correcte ?

Que désigne ce terme (φαινόμενον) à l’origine ? Il faut étudier l’œuvre d’Aristote pour retrouver, à la source, le sens originaire de ce terme.


La lumière se dit φῶς, « phỗs » en grec. La racine φα, « pha », en est proche. C’est à partir d’elle que l’on construit « phainomai », se montrer, et « phaino », mettre quelque chose au jour. On voit donc ce que désigne, à l’origine, le « phainomenon » : quelque chose qui se montre.

Le phénomène grec désigne donc, comme le résume Heidegger, un mode de présence insigne de l’étant : être là au jour . Etre là, en pleine lumière, apparaître dans sa vérité, voilà ce que signifie, à l’origine, le terme de phénomène.

Pour vérifier ce point, Heidegger s’appuie sur un ouvrage d’Aristote : De l’âme. C’est un ouvrage particulièrement précieux dans le cadre de cette recherche, puisqu’il consacre de longs développements à la vision, au visible, à la lumière et la couleur.

Le visible, ce qui est perceptible dans la vision, se caractérise par la couleur. La couleur d’un étant est toujours perçue dans la lumière […] ou la clarté.

La clarté, elle-même, est ce qui laisse voir quelque chose à travers soi. Elle renvoie à la notion aristotélicienne de « diaphane », ce milieu transparent qui sépare l’œil et l’objet visible. C’est une condition de la vision : c’est parce que ce milieu est transparent et éclairé que l’objet peut être vu.


La vision est un genre de perception (αἴσθησις, « aísthêsis »). Ce qui amène Heidegger à présenter rapidement la théorie aristotélicienne de la perception, reposant sur une distinction entre « idia » (ce qui ne peut être perçu que par un seul sens, par exemple la couleur pour la vue), « koina » (ce qui peut être perçu par plusieurs sens, comme le mouvement) et « sumbebekota » (ce qu’on perçoit d’ordinaire).

Il ressort de cette analyse que le phainomenon est ce qui se montre en lui-même comme tel et qui, en tant que tel, est immédiatement là, et qu’il désigne donc bel et bien un mode de présence insigne de l’étant.

Ce terme peut d’ailleurs s’appliquer à ce qui se montre non seulement dans la lumière, mais aussi dans l’obscurité. Ainsi la lueur des braises apparaît bien mieux dans la nuit qu’en plein jour.


Ce mode de présence privilégié du ce qui se montre soi-même en tant qu’il est là constitue donc le sens originaire du « phénomène », que l’on rencontre au cœur du terme de « phénoménologie ».

On comprend alors par là ce que serait une « science des phénomènes » au sens grec. Une phénoménologie grecque viserait à appréhender et à manifester ce qui est là en ôtant tout ce qui le recouvre, ou encore à appréhender expressément l’être-là, le retenir, conquérir en lui-même ce qui se montre.

Dans cette science, le phénomène aurait la prétention expresse de servir de sol à toute interrogation et explication subséquente. Ici, ce qui se montre en lui-même est […] mis en position de fondement.


Telle est la signification originaire, grecque, de la notion de « phénoménologie », éclairée à partir du sens même du terme à partir duquel celle-ci se constitue, le phénomène.


La question se pose : comment la notion de phénomène a-t-elle pu se transformer jusqu’à en venir à signifier, au XVIIIème siècle son exact contraire : l’apparence, au sens de ce qui se cache et se dissimule derrière un voile trompeur ? Qu’est-ce qui a provoqué un tel renversement sémantique ? D’où vient un tel glissement ?


C’est en réalité dans le second terme qui constitue la notion de « phénoménologie », le logos, que réside la réponse. Il nous faut continuer notre investigation, et poser cette nouvelle question : qu’est-ce que le logos ?

Nous en avons une précompréhension vague, insuffisante : le logos comme discours, science, langage.

Il nous faut acquérir une conception plus précise de cette notion. Nous allons, encore une fois, nous replonger dans les œuvres d’Aristote, afin de venir puiser à la source le sens grec, originaire, de celle-ci.

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Heidegger : lecture suivie