Couverture du livre Le Post-Scriptum aux Miettes philosophiques de Kierkegaard


Résumé de : Post-scriptum aux Miettes philosophiques

Kierkegaard revient ici sur l'ensemble de son oeuvre pour apporter des précisions sur des points essentiels.
Il développe une féroce critique de la philosophie hégélienne. Il montre en particulier, contre la spéculation abstraite, qu'il ne peut y avoir de système de l'existence.

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Du même auteur : Ou bien... ou bien  Crainte et tremblement  Miettes philosophiques

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Post-scriptum
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Kierkegaard commence par décrire l’approche historique.

Celle-ci repose sur l’étude du matériau historique qui nous a été transmis à travers les siècles, de cet événement fondateur : la venue du Christ. Les témoignages, les écrits, les reliques, sont collectés, analysés, mis en rapport.

Cette pratique est particulièrement à la mode à l’époque de Kierkegaard. Ainsi par exemple, la Vie de Jésus, de D. Strauss, est paru une dizaine d’années auparavant : dans cet ouvrage, la vie du Christ est considérée comme un fait historique parmi d’autres, et examiné comme tel, ce qui fait scandale.


C’est un travail d’historien, mais aussi de philologue. En effet, l’enquête finit par se tourner de manière privilégiée vers les Ecritures : le Nouveau Testament est analysé pour identifier par exemple les contradictions éventuelles pouvant exister entre différents Evangiles, interpréter tel passage obscur, etc : l’Ecriture sainte apparaît aussitôt comme un document décisif. C’est pourquoi la considération historique se concentre d’abord sur la Bible1.

En effet, quand l’Ecriture est considérée comme la règle la plus sûre pour décider de ce qui est chrétien et de ce qui ne l’est pas, il importe de l’affermir au point de vue historique et critique. Voici les procédés mis en œuvre : On traite là de l’appartenance de chaque écrit au canon, de son authenticité, de son intégrité, de la crédibilité de son auteur, et l’on appose une garantie dogmatique : l’inspiration.


A partir du XIXème siècle, de manière générale, une sorte de mouvement de pensée scientiste s’empare de l’étude de la Bible, et soumet celle-ci aux résultats des sciences profanes (histoire, archéologie, linguistique…), ce qui heurte profondément Kierkegaard. C’est ici qu’il critique en propre cette approche qui lui paraît dénaturer le phénomène de la foi.

La limite essentielle de celle-ci est qu’elle ne peut déboucher que sur des approximations, jamais sur une vérité exacte et absolument certaine : zmême avec la persévérance et l’érudition la plus étonnante […] on ne va pourtant jamais au-delà d’une approximation.

Ce n’est en réalité qu’une voie souterraine vers le christianisme qu’on a voulu construire objectivement et scientifiquement, au lieu de laisser naître le problème sous son vrai jour : subjectif.


Pourtant Kierkegaard respecte cette approche : la philologie savante est tout à fait dans son droit, et il a de la vénération pour ce que sanctifie la science. Il ne faut pas, par exemple, se moquer sottement du soin qu’apporte l’érudit aux détails les plus insignifiants, ce qui est justement son honneur, qu’il ne considère rien comme insignifiant.

Tant qu’elle reste circonscrite dans la sphère de la science, la démarche objective est respectable. Le problème apparaît lorsqu’elle veut faire un saut hors de sa sphère propre, et en déduire quelque chose sur le plan religieux : on a toujours une impression comme s’il devait tout à coup résulter de cette critique quelque chose qui concerne la foi. Là se trouve le point délicat, lorsqu’ elle conclut : « ergo, tu peux à présent bâtir ta béatitude éternelle sur ces écrits », ou le contraire.


Finalement cette approche ne peut satisfaire ni le croyant, ni le non-croyant, ce qui montre son inutilité : qui accepte l’inspiration en croyant doit logiquement regarder toute considération critique, qu’elle soit pour ou contre, comme une chose scabreuse, comme une espèce de tentation ; et quiconque, sans être croyant, se risque dans les considérations critiques ne peut pourtant tout de même pas vouloir en faire résulter l’inspiration. Qui donc tout cela intéresse-t-il vraiment ?.


Cette démarche ne débouche au mieux que sur un résultat inexact, approximatif, or une approximation est trop peu pour qu’on puisse bâtir sur elle sa béatitude. Finalement, qui peut passionnément, avec un intérêt personnel infini, faire dépendre sa béatitude éternelle de ce résultat ? En fait il voit facilement qu’il n’y a pas de résultat et qu’il n’y a pas à en attendre, et la contradiction le conduira au désespoir.

Ce désespoir lui apprendra qu’on n’avance pas sur cette voie. Pourtant, de nombreux savants se sont laissés prendre au piège : une génération en a suivi une autre dans la tombe, de nouvelles difficultés sont apparues et ont été vaincues, et de nouvelles difficultés ont apparu. De génération en génération, l’illusion s’est transmise que la méthode était la bonne, mais que les érudits n’avaient pas encore réussi, etc.


Toute l’ironie réside dans le fait qu’ on est devenu trop objectif pour avoir une béatitude éternelle, car celle-ci consiste justement dans l’intérêt personnel infini, passionné, et on y renonce justement pour devenir objectif, on se le laisse arracher par l’objectivité.


Imaginons les deux cas opposés :

On a réussi à prouver l’authenticité de tous les livres de la Bible, les apparentes contradictions sont levées, toute obscurité est dissipée : Alors quoi ? Celui qui n’avait pas la foi s’en est-il rapproché d’un seul pas ? Non, pas d’un seul. Car la foi n’est pas la conséquence d’une considération scientifique directe […] on perd au contraire dans cette objectivité l’intérêt personnel, infini, passionné, qui est la condition de la foi, qui est l’ubisque et nusquam où la foi peut prendre naissance.

En fait, tandis que la foi a eu jusqu’à présent un maître utile en l’incertitude, elle trouverait dans la certitude son ennemi le plus dangereux. Si en effet la passion est éliminée, la foi n’existe plus, certitude et passion ne s’accordent pas.


Supposons qu’à l’inverse, on réussisse à prouver que des passages de l’Ecriture se contredisent irrémédiablement, ou sont définitivement obscurs, ou même que la Bible a été écrite par d’autres auteurs ou à une autre époque que ce que l’on pensait, quoi alors ? L’ennemi a-t-il par là aboli le christianisme ? En aucune façon. A-t-il fait tort au croyant ? En aucune façon, pas le moins du monde. A-t-il par là acquis un droit à se dérober à la responsabilité de ne pas être un croyant ? Pas du tout.

En effet, même si les livres de la Bible ne sont pas l’œuvre de ces auteurs, il ne s’ensuit pas […] que le Christ n’ait pas vécu.



1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Kierkegaard : lecture suivie