couverture du livre Etre et temps de Heidegger


Résumé de : Etre et temps

Dans cette oeuvre majeure, Heidegger, dans un dialogue avec la pensée grecque la plus ancienne, repose une question enfouie dès l'origine, dès lors qu'elle fut posée : la question de l'être. Cela l'amène à élaborer une ontologie fondée sur de toutes nouvelles bases : l'analytique existentiale du Dasein.

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Du même auteur : Introduction à la recherche phénoménologique



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Etre et Temps
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Nous avons vu que l’être [du Dasein] trouve son sens dans la temporalité1 ; il s’inscrit donc dans une histoire, ou pour parler en termes ontologiques, l’historialité [est le] mode d’être temporel du Dasein lui-même.

Là encore, « historialité » (ou « historial ») est un terme ontologique, par opposition à « historique », qui reste sur le plan ontique.

Clarifions le rapport entre ces différents termes :

- La temporalité est la condition de possibilité de l’historialité : c’est parce que le Dasein apparaît dans le temps qu’il a une histoire
- L’historialité est elle-même condition de possibilité de l’histoire et de l’historique : la détermination de l’historialité est antérieure à ce qu’on appelle histoire (procès de l’histoire mondiale). L’historialité désigne la constitution d’être du provenir du Dasein comme tel, provenir sur la base duquel seulement est possible quelque chose comme « une histoire du monde » et une appartenance historique à cette histoire.


Si le Dasein a un mode d’être historial, alors il est impropre de dire que l’homme a tel ou tel passé ; en réalité, il est son passé : le Dasein est à chaque fois, en son être factice, comme et « quel » il était déjà. Expressément ou non, il est son passé, et il ne l’est pas seulement en ce sens que son passé se glisserait pour ainsi dire « derrière » lui, qu’il possèderait du passé comme une qualité sous-la-main qui parfois manifesterait ses effets en lui. Le Dasein « est » son passé sur le mode de son être.

Le Dasein est son passé, ne serait-ce que parce qu’il est déjà pris dans une compréhension de lui-même, de ce qu’est un Dasein, héritée du passé. Cette compréhension détermine en une certaine mesure ses actes, en ce qu’elle lui fournit un modèle et par là des normes, donc son présent et son avenir : Dans toute guise d’être à lui propre, donc aussi dans la compréhension d'être qui lui appartient, le Dasein est pris dans une interprétation traditionnelle du Dasein, il a grandi en elle. C’est à partir d’elle qu’il se comprend d’abord, et même en un sens constamment. Cette compréhension ouvre les possibilités de son être et les règle.


Le Dasein peut oublier, négliger, cette historialité fondamentale de son être. Mais elle peut faire l’objet d’un intérêt approfondi, d’une appropriation explicite, d’une étude voire même d’une revendication. On rencontre alors le concept de « tradition » :

Le Dasein peut découvrir la tradition, la conserver, la poursuivre expressément. La découverte de la tradition, l’ouverture de ce qu’elle « transmet » et de la manière dont elle le transmet peut être prise pour tâche autonome.


Si le Dasein a une histoire, la question de l’être qui est une possibilité propre au Dasein, en a une aussi. C’est alors la tradition philosophique qu’il faut interroger, en tant que c’est celle-ci qui porte et transmet cette histoire.

Le problème est que cette tradition transmet cette histoire en la recouvrant. Elle déforme ce qu’elle transmet, ne serait-ce que parce qu’elle sépare une idée, une théorie, de son origine. Alors on utilise un concept comme s’il allait de soi, comme s’il était évident, sans plus savoir d’où il vient, ni comment il est parvenu jusqu’à nous :

En accédant ainsi à la suprématie, la tradition, bien loin de rendre accessible ce qu’elle « transmet », le recouvre d’abord et le plus souvent. Elle livre ce contenu transmis à l’ « évidence », et barre l’accès aux « sources » originelles où les catégories et les concepts traditionnels furent puisés, en partie de manière authentique. La tradition va même jusqu’à plonger complètement dans l’oubli une telle provenance. Elle supprime jusqu’au besoin de seulement comprendre un tel retour en sa nécessité propre. La tradition déracine à tel point l’historialité du Dasein qu’il ne se meut plus que dans l’intérêt porté à mille formes de types, de courants, de points de vue philosophiques tel qu’on peut les rencontrer dans les cultures mêmes les plus éloignées et les plus étrangères, et cherche à voiler par cet intérêt sa propre absence de sol.


Ce magnifique passage a probablement fait une forte impression sur Gadamer, l’un des élèves de la première heure de Heidegger à l’université de Fribourg en 1923, quatre ans avant la parution d’Etre et Temps. Celui-ci a en effet consacré une part importante de ses recherches à la notion de tradition, cherchant à revaloriser celle-ci, contre son maître.

C’est en effet ni plus ni moins qu’à une destruction de la tradition ontologique que celui-ci appelle. Par là, Heidegger n’entend pas une pure et simple évacuation de la tradition ontologique, ni une mauvaise relativisation de points de vue ontologiques. Pour se faire comprendre, il utilise une métaphore liée à la métallurgie : il s’agit de ranimer la tradition durcie. Que cela signifie-t-il ?


Un fer chauffé à blanc durcit en refroidissant, et par là, perd la vie (la chaleur) qui l’animait et lui permettait de prendre n’importe quelle forme. De même, lorsqu’un concept émerge à une époque et dans une société donnée, il porte en lui cette vie liée à son acte de naissance. Puis on change d’époque, et il est transmis par la tradition. Déraciné, il perd alors la vie qui lui donnait sa légitimité : il ressemble alors à ce fer refroidi que l’on peut utiliser mais qui reste mort.

Ce que Heidegger projette, c’est ranimer la tradition durcie, retrouver la vie qu’un concept portait en lui à l’origine, à son époque. Il ne s’agit pas d’évacuer la tradition, de s’en débarrasser, de la relativiser, mais de la ranimer, retrouver le feu originel qui s’est peu à peu éteint dans la transmission assurée par la tradition.

Heidegger nous invite donc, plutôt qu’à nous intéresser à des pensées « exotiques » d’autres cultures telles que la pensée zen, à retrouver le sens originel des mots que nous utilisons : vérité, être, beauté… Les résultats seront tout aussi « exotiques » et surprenants. Nous croyons posséder le sens de ces mots, sans comprendre que leur signification originelle s’est perdue en même temps qu’elle nous a été transmise. Il faut par exemple comprendre comment le terme de « vérité » que nous utilisons communément dérive de « l’aletheia » grec : comment cette notion s’est transmise à travers les siècles jusqu’à nous grâce à la tradition, tout en étant modifiée en profondeur pour devenir la « vérité ».

Ce que l’on pourrait résumer ainsi : nos concepts les plus usuels sont peut-être ceux qui nous sont les plus lointains.




Auteur : Cyril Arnaud, fondateur du site Les-Philosophes.fr, auteur d'Axiologie 5.0 - Linkedin et Twitter

1 Les références des citations sont disponibles dans l'ouvrage Heidegger : lecture suivie